07/01/2013

SOUVENIRS DE GUERRE: CHAPITRE V: LA LYS

 

 

Chapitre V. La LYS.Camionette.jpg

 

Dans un petit village, nous sommes restés trois jours. Nos chefs en ont profité pour rééquiper le régiment en armement, munitions et matériel. Le lendemain de notre arrivée, je reçois l'ordre de me rendre avec Joséphine à THOROUT où dans une fabrique de vélos, je devais faire l'acquisition de pièces de rechange. Cette mission nous valut quelques heures de délassement. J'avais comme convoyeur, un chauffeur qui, naguère, avait échangé des serments d'amour avec une jeune fille de THOROUT.

 

«  Quelle chance, mon vieux, me dit-il ! Ca va barder ! ». Nous arrivons chez elle ; lasse d'attendre, elle s'était mariée. Elle avait épousé quelqu'un de l'endroit et tenait un café-restaurant lequel ne manquait pas d'allure.

 

Nous y fûmes accueillis avec les marques de la plus vive sympathie. Elle nous présente son mari et nous invite à dîner. Nous ne refusons pas? Oh non ! Apéritif, potage bien conditionné, oeufs à la russe, pommes frites, compote, dessert. Le tout arrosé de deux bouteilles de Bourgogne. Quelle noce ! Quel festin ! Ah ! J'en garderai longtemps le souvenir. Avant le départ, elle nous sert encore des fines champagne et des cigares.

 

Brave femme, va, je t'ai élevé un monument dans mon coeur.

 

Et on viendra dire que la reconnaissance du ventre est un vain mot ?

 

Vers la soirée, nous rejoignons notre cantonnement où nous sommes accueillis non plus avec les marques de la plus vive sympathie, mais avec une engueulade soignée du premier chef. Quelle douche ! C'était le revers de la médaille. Mais nous lui servons trente-six balivernes. Tout sauf la vérité. Il gobe nos explications ou paraît les accepter et ainsi tout doucement la tempête se calme.

 

Pendant ces journées, je m'occupe surtout de la santé et de la toilette de Joséphine. Elle fut nettoyée des pieds à la tête, les dégâts réparés, et, ma foi, sauf les vitres brisées, les phares contusionnés et un panneau enlevé, elle ne manquait pas d'allure.

 

Il y avait là une jeune liégeoise, très avenante, avec laquelle nous avons vécu des heures agréables à nous entretenir de la vieille cité mosane. A la messe du dimanche, pensant à la maison et aux miens, je pleurai comme un enfant. Notre aumônier nous remonta le moral et pendant l'offertoire, les orgues jouèrent «  La Brabançonne ».

 

Ces trois jours passés dans un village des Flandres, loin de toute canonnade, fut pour nous un réel repos. Là, j'eus enfin la satisfaction d'enlever mes bottes pour la première fois et je pus me coucher dans un bon lit, mais je dormis mal, j'avais perdu l'habitude de la laine.

 

Hélas, les bons jours passent trop vite et le matin du quatrième, ce clairon de malheur vient nous arracher à nos beaux rêves. Un ordre du Grand Quartier Général nous ordonne le départ immédiat. Où allons-nous et qu'allons-nous faire ? Très tôt le matin, nous arrivons dans une localité située au sommet de l'angle formé par la LYS et Canal de ROULERS. La LYS était un mot qui nous disait peu de choses et pourtant c'était là qu'allait se jouer le sort de notre Armée. Nous prenons position à HULSTE. Pendant l'après-midi, nous vérifions nos nouvelles armes, les munitions et amorçons les grenades.

 

Vers la soirée, nous assistons au repli d'un régiment anglais. Ce fut pour nous une amère déception. Nous espérions beaucoup en eux. Ils étaient magnifiquement équipés et ils nous p...dans la main !

 

A la tombée du jour, un régiment d'artillerie belge vint s'installer près de nous et tira toute la nuit. Le lendemain nous repartons vers OYGHEM ; le charroi reçoit l'ordre de se replier derrière le canal de ROULERS, à quinze kilomètres de nos positions, sauf « Joséphine » qui, une fois de plus, fut désignée pour rester avec mon bataillon. Que voulez-vous ? On avait pris l'habitude de la voir et on ne pensait plus qu'à elle. Pauvre camion, que vas-tu encore souffrir ! Périrons-nous dans la tourmente ou en sortirons-nous encore ?

 

Le premier chef partit à la recherche d'une ferme pour nous y caser. Nous devions, paraît-il, y demeurer quelque temps. Pendant cette journée, nous distribuons les munitions, creusons des tranchées et installons le téléphone. Je dus encore ravitailler nos positions le long de la LYS.

 

Dans l'après-midi, l'aumônier vint me faire visite et m'apporta des cigarettes. Ce fut pour moi une bonne aubaine : depuis plus de trois jours, nous ne fumions plus que le cigare, dans toutes les villes où nous passions, il n'y avait plus de tabac.

 

Comme je savais que l'aumônier avait ses grandes et ses petites entrées à l'Etat-major, je lui demande quelle était notre mission et ce que nous allions faire.

 

«  Tu vois la LYS, eh bien, tous les régiments de l'Armée Belge doivent se replier derrière cette rivière et c'est ici que nous devons arrêter l'armée allemande. Si l'ennemi réussit encore à percer, ce sera fini pour nous. Tu te rends compte, d'ici deux ou trois jours ce que ça va chauffer ».

 

A mon tour, je lui dis : «  Monsieur l'Aumônier, ,je vous remercie beaucoup, mais quand je vous demande des renseignements, vous n'avez jamais que des pareils à me donner. » Il partit en riant et en nous souhaitant bon courage.

 

Puisque j'étais là pour plusieurs jours, je pris mes dispositions pour me loger le plus confortablement possible, je me liai d'amitié avec le fermier et m'arrangeai une couchette dans la grange.

 

Vers la soirée, le fermier vint m'inviter à un souper, il me raconte que , lui aussi, pendant la guerre de 14-18, il avait eu un fils aux armées. Son jeune homme avait disparu et, avec des larmes dans les yeux, il ajoute : « Je ne sais même pas où il est... »

 

Après le souper, je vais retrouver mes amis, qui avaient pris position dans les tranchées. Je les ai surpris en train de déguster un gros poulet qu'ils avaient fait cuire chez un cultivateur voisin. En causant, nous avons ainsi passé une bonne partie de la nuit et, plus l'heure avançait,

plus la canonnade se rapprochait. Nous nous décidons enfin à prendre quelques heures de repos, car, vu l'avance de l'ennemi, demain peut-être n'en aurons-nous plus l'occasion. Nous nous dirigeons vers la grange, pour y dormir un peu.

 

Quand j'étais gamin et que je lisais des histoires de guerre, bien souvent, bien souvent je me demandais, si certains faits contés par l'auteur, étaient possibles. Eh bien, oui, et à ce propos, je vais raconter une histoire, peut-être invraisemblable, mais réelle, puisque je l'ai vécue. Nous étions à notre troisième nuit sans sommeil, les déplacements et les travaux de la journée, nous avaient accablés de fatigue.

 

Dans notre secteur, ,depuis notre arrivée, l'artillerie ne s'était pas tue. Pendant toute la journée et toute la nuit, nos braves artilleurs crachaient, suivant l'expression pittoresque de notre premier chef.

 

Cette canonnade était devenue pour nous, un bruit tout à fait normal. Nous préparons donc nos couchettes et nous installons.

 

Alors que le sommeil alourdissait nos paupières, VANDAMME, ordonnance du Lieutenant VANCAMPENHOUT, nous arrive, avec un gros réveil sous le bras. Comme il devait se lever à cinq heures, il avait pris ses précautions. Il installe son réveil sur une poutre et se couche. Un quart d'heure plus tard, alors que la canonnade continuait de plus belle, nous nous tournions et retournions dans nos couchettes. Impossible de dormir. A cet instant, un de nos camarades se lève, empoigne son soulier, le lance sur le réveil-matin, et, après avoir proféré un gros juron : « Voilà près d'une heure que ta sale horloge m'empêche de dormir. » Puis il se lève et prend le réveil-matin et le lance dans la fosse à purin. Nous fûmes unanimes à approuver cette exécution sommaire, sauf, bien entendu, le brave VANDAMME. C'était un cadeau de sa femme !

 

Ce remue-ménage fini, tout rentra dans le silence, sauf le bombardement qui redoublait d'intensité. Dix minutes après, tous les gardes-frontière dormaient comme des loirs. A l'aube, nous sommes réveillés par une forte explosion. Un obus de gros calibre vient de défoncer la route. Il était cinq heures du matin. L'ordonnance se lève, se frotte les mains et se retournant vers ses camarades : «  Ca c'est autre chose qu'un réveil-matin, hein ! » Il possédait sa vengeance.

 

Leur toilette terminée, les hommes se dirigent vers leurs emplacements. Le fermier vient me trouver et m'offre à déjeuner. Pendant que je mangeais une savoureuse fricassée, il me fit part de ses intentions de partir. « J'ai l'impression, me dt-il, qu'ici ça va devenir dangereux ». je le laissais parler, ne voulant rien lui conseiller, car les routes étaient devenues aussi peu sûres que le reste.

 

Après le déjeuner, je remercie mon hôte et me rends au poste de commandement. J'y salue le Lieutenant VIATOUR qui, malgré sa blessure, n'avait pas voulu quitter ses soldats. J'y parle au Lieutenant BOULANGER qui m'offre une excellente cigarette, m'interroge sur mon moral et me demande si j'ai bien dormi et bien déjeuné. Il sort avec moi du bureau - c'était une cave-

et m'indique toutes les positions à ravitailler.

 

« Tu vas d'abord passer chez le commandant MARLIER et lui remettre grandes D.B.T., chez le lieutenant BIVER lui porter des balles perforantes, puis chez le lieutenant VAN CAMPENHOUT y déposer des fusées et un pistolet. Après cela, tu reviendras ici chercher ta récompense. »

 

Je demandai pourtant un acompte. C'est ainsi que je m'enfilai deux bonnes grandes gouttes de genièvre .Et je pars chercher « Joséphine ». A travers champs, je gagne le P.C. du commandant MARLIER . J'y dépose les munitions puis je repars. A peine arrivé chez le lieutenant BIVER, j'entends une formidable explosion. C'était le P.C. Du commandant MARLIER qui volait en morceaux. Je me retourne vers le lieutenant BIVER et lui dis «  Pourvu que ce ne soit pas un oiseau de mauvais augure ! » Je déchargeai les balles perforantes et pars en lui recommandant, par blague, de prendre ses précautions. A peine étais-je arrivé chez le lieutenant VAN CAMPENHOUT, que le poste du lieutenant BIVER était démoli part un obus de gros calibre.

 

Je regarde le lieutenant VAN CAMPENHOUT qui se demandait si je lui apportais, en même temps que les fusées, le sort réservé à ses deux collègues.

 

A peine étais-je sur la route, que je me sens projeté dans le fossé avec mon camion. Etourdi je sors de l'auto et m'aperçois que le lieutenant VAN CAMPENHOUT n'avait pas été épargné. De mon côté, j'essaye de remettre « Joséphine » d'aplomb. Je me décide alors à me rendre à pied au P.C. Du Major VIATOUR y chercher du secours. Le major et le lieutenant m'attendaient sur le pas de la porte et me reçoivent très mal.

 

Furieux, il me montre le ciel «  Vous ne voyez pas que l'on vous repère » Je regarde et aperçois une saucisse qui se balançait au-dessus de nos lignes. L'observateur qui s'y trouvait communiquait les endroits où je m'arrêtais. Je m'excusai et, avec trois hommes,je me rendis auprès de mon camion pour le dégager.

 

Une heure plus tard, je reviens à la ferme où le propriétaire se hâtait de charger tout ce qu'il possédait de plus précieux sur une charrette. Il craignait que le même sort lui fût réservé. Il m'appelle et me confie sa maison. «  Voici du beurre, des oeufs et du jambon. Vous pouvez disposer de la maison, je vous la confie. Tâchez seulement qu'on ne vienne pas piller ».

 

Je lui promis que je serais un gardien fidèle et intransigeant.

 

Après le départ du fermier, je me dirige vers les différents P.C. qui avaient été bombardés. Quelle ne fut pas ma joie d'apprendre que personne n'avait été blessé. Je pris mes jambes à mon cou et m'empressai de porter cette bonne nouvelle au lieutenant BOULANGER. «  Vous avez de la chance, me dit-il, si jamais un malheur était arrivé, je ne sais ce que je vous aurais réservé. »

 

A cela près, je lui réclamai quand même le reste de ma récompense. Il me le versa en riant et en me disant que malgré tout j'étais un veinard.

 

A la suite de ces différents bombardements, il fut décidé que je resterais cloîtré dans la ferme avec mon camion.

 

Une nouvelle mission m'y attendait. Je devenais cuisinier. Aucune auto ne pouvant plus circuler, il fallait faire la popote sur place. C'est ainsi qu'on m'apporta deux cents boîtes de corned beef, de la purée de tomates, du lard, du vermicelle. J'y joignais des légumes du jardin et y versai le tout dans une grande marmite qui avait servi à cuisiner des épluchures de pommes de terre pour les porcs. Je préparai une soupe aux tomates, puis je la distribuai aux hommes de notre compagnie.

 

Après la distribution, je nettoyai les bidons et allai m'asseoir dans ma camionnette pour me consoler De chauffeur, être ravalé au rang de cuisinier. Quelle déchéance ! Mais je ne remplis qu'une fois ces fonctions.

 

Sur ces entrefaites, la nuit était tombée. L'artillerie belge et l'artillerie allemande faisaient rage; déjà quelques éléments ennemis s'étaient avancés jusqu'au bord de la Lys.

 

Le 1° Régiment de ligne qui se trouvait devant nous avait engagé le combat. De tous côtés, les obus éclataient. Le secteur devenait un véritable enfer. La nuit se passa ainsi, dans un effroyable bombardement des positions adverses, comme des nôtres. Au lever du jour, le secteur rentra dans le calme.

 

Nous scrutons le ciel, pas d'avions ennemis, mais la saucisse qui, depuis deux jours observait nos mouvements était toujours là ! Elle nous mettait mal à l'aise. Nous ne nous sentions pas chez nous. A plusieurs reprises le P.C. réclame l'aide de l'aviation. Peine perdue, on ne répondait pas !

 

Enfin, comme il y avait une accalmie, nous décidons, quelques camarades et moi, de faire un bon dîner. Un des nôtres étrangle une poule, la plume et se charge de la cuire. Un second va chercher des salades dans le jardin, deux autres épluchent des pommes de terre et les mettent au feu. Quant à moi, je leur dresse une sauce mayonnaise qui m'eut fait embaucher comme marmiton dans un restaurant de premier ordre. Nous nous mettons à table dans la salle à manger de la ferme et faisons honneur à notre plantureux repas. Nous allumons un cigare, puis lourdement, nous nous levons et rejoignons nos emplacements dans les tranchées.

 

A peine étions-nous dehors que le corps de logis de la ferme est anéanti par deux obus allemands. Cinq minutes plus tôt, nous n'en serions pas sortis. Tout-à-coup, je me rappelle : le jambon, les oeufs et le beurre ! Sacrebleu qu'est-ce que tout cela est devenu ? Avec le convoyeur, nous fouillons les décombres et, dans la cave, nous retrouvons le tout que nous transportons dans ma camionnette. J'y prends le gros jambon qui, tout fier, se balançait au-dessus des oeufs et du beurre.

 

Cependant l'heure avançait et l'ennemi faisait preuve d'activité. Il fut rapidement aux prises avec le 1° régiment de ligne et la bataille se développa avec intensité. Notre artillerie tirait à bout portant. Aussi loin qu'on pouvait voir on n'apercevait que des maisons en flammes. On entendait les gémissements des blessés et les hurlements des bêtes qui rôtissaient dans les écuries en feu.

 

Alors que le 24° et le 25° de ligne maintenaient leurs positions à notre grande stupéfaction, nous voyons le 1° de ligne se replier en débandade. L'ordre formel était cependant de résister à outrance. Nous communiquons cette nouvelle au Grand Quartier Général... ... qui répond : «  Ce recul est inadmissible et même au prix de la vie des fuyards, il faut renvoyer les soldats dans leurs positions. » Ce qui fut fait. Nos fusil-mitrailleurs sont mis en batterie et arrêtent ce repli, mais à quel prix ! Hélas, ce sont les lois de la guerre. Tout qui abandonne son poste, sans en avoir reçu l'ordre, est considéré comme déserteur.

 

Mais les Allemands avaient pénétré dans nos lignes et une contre-attaque fut lancée. Le premier chef m'avertit que je dois le suivre avec ma camionnette. Tout le monde est au poste, nos officiers se mettent à la tête de leurs troupes et bayonnette au canon, la bataille s'engagea sur les bords de la Lys. Ce fut effroyable. Les deux adversaires luttaient corps à corps. Il n'est pas de mots assez éloquents pour raconter avec quel courage, les nôtres se battirent.

 

Voyant que l'ennemi franchissait la Lys, le 25° de ligne craignant d'être fait prisonnier ordonne le repli. A ce moment, notre artillerie se tait. Les canonniers ont épuisé leurs munitions. Que faire ? Déjà l'ennemi menace de nous encercler. Il ne nous reste qu'un pont pour traverser le canal de ROULERS. Pour l'atteindre, il faut passer dans le feu de l'ennemi. Notre Etat-Major reçoit du Grand Quartier Général l'ordre de retraite derrière le sixième de ligne. Nos officiers, jugeant la situation très grave, nous ordonnent de regagner nos positions de repli, par nos propres moyens.

 

A ce moment, je me trouvais dans une tranchée avec des camarades et l'un de ceux-ci, pour savoir si nous étions repérés, met son casque au bout de son fusil et l'élève au-dessus du parapet.

Une balle siffle et perce le casque de part en part. Ce que voyant, il décide de ne pas bouger. Le sergent LEMOINE, pour donner l'exemple, se lève, enjambe le parapet et s'écroule. Il est touché au coeur. Il n'a même pas le temps de dire un mot, il meurt dans nos bras. Nous le couchons au fond de la tranchée.

 

Le secteur devenait intenable et nous voulions à tout prix en sortir. Comme une limace, je grimpe, sors de la tranchée et, à plat ventre, rampe jusqu'à la ferme, où m'attendait « Joséphine ». Que faire ? Devais-je l'abandonner, elle qui faisait partie de moi-même, ne serait-ce pas lâche de partir sans elle ?

 

Et mon fourbi et le jambon, le beurre, les oeufs ! Allais-je laisser cela aux mains de l'adversaire ? Ah ! Non, j'appelle mon convoyeur et lui dis de prendre place. Il me regarde stupéfait, me traite de fou, mais consent quand même à m'accompagner. Je mets mon moteur en marche et à toute vitesse, la tête baissée, cachés derrière le tablier, nous traversons les différents feux de barrage. A plusieurs reprises, nos toiles sont percées de balles.

 

Arrivés près du pont et comme je m'engageais dans la rampe, le génie me fit signe de m'arrêter. Les explosifs étaient amorcés, il était trop tard pour passer. Je saute du camion, me couche dans le fossé et attends l'explosion. Ces quelques secondes me parurent des heures. J'entendis la déflagration, qui fut suivie d'une dépression formidable. Je fus collé au sol. J'y restai combien de temps ? Je n'en sais rien. Quand je revins à moi, ma première pensée fut pour « Joséphine  ». Avait-elle survécu à cette nouvelle épreuve ? Couvert de poussière, je me relève et que vois-je ? Ma camionnette est là.

 

Dédaignant les balles qui sifflent à mes oreilles, je cours vers elle, je m'introduis avec peine dans la voiture, m'installe au volant, actionne le moteur et par un brusque mouvement de marche arrière, je parviens à la dégager des décombres, « Joséphine «  était défigurée : capot défoncé, portière arrachée, gardes-boue disparus ! Mais elle marchait toujours !

 

De l'autre côté, on me crie que deux kilomètres plus loin, dans la direction de ROULERS, je pourrai franchir le canal sur un pont que le génie ne fera sauter que dans quinze minutes. A travers champs de blé, à travers la mitraille, je gagne ce pont sauveur. A cheval sur le capot, le convoyeur agitait un drapeau blanc pour signaler notre arrivée. Le génie nous voit, nous fait signe de passer. Nous étions sauvés !

 

Pendant que le pont sautait, j'embrassais mon convoyeur. Mes amis étaient là pour me féliciter. Comme des curieux, ils faisaient le tour du camion et ne savaient que dire pour lui témoigner leur admiration.

 

Le lieutenant BOULANGER vint me trouver, me serra les mains et ne put me dire que cette phrase, tant il était ému : « Je commençais à être inquiet. »

 

Cette bataille fut terrible, aucune image ne peut représenter ce que fut cet enfer. Ceux-là seuls, qui l'ont vécue, pourront la raconter et encore... !

 

Les pertes de notre régiment paraissaient considérables. Il nous était impossible de reprendre le combat. Aussi nos officiers, nous dirigèrent-ils vers LICHTERVELDE où nous avons attendu pendant toute la nuit notre Etat-Major et ce qui pouvait rester d'hommes.

 

Vers huit heures du matin, à la grande joie de nos chefs, les trois quarts de notre régiment répondirent à l'appel ; Parmi les hommes présents, il y avait beaucoup de blessés qui, très courageux, n'avaient pas voulus se faire évacuer. C'est ainsi que pour nous, finit cette bataille de la LYS.

 

Malgré l'échec que notre Armée a pu subir là-bas, à chaque soldat qui vous dira : « J'ai vécu les cinq jours de la LYS », vous témoignerez votre respect et votre admiration.