11/01/2013

SOUVENIR DE GUERRE. CHAPITRE VI: LA REDDITION

 

Chapitre VI : LA REDDITION.

 

Camionette.jpgLes jours qui suivirent furent peut-être les moins durs, mais bien les plus pénibles et les plus tristes. Nous avons attendu dans ce coin des Flandres, l'écrasement complet. Pour le surplus, nous étions encombrés de milliers de réfugiés, dont la misère faisait peine à voir. Quel interminable et douloureux cortège !

 

A LICHTERVELDE, notre Etat-Major doit nous désigner notre lieu de regroupement. A cinq heures du soir, on vient me prévenir que je dois me rendre à DIXMUDE. Dans cette ville, j'eus le plaisir de retrouver le charroi et mes amis qui l'accompagnaient. Ils ne comptaient plus me revoir ; aussi me témoignèrent-ils les marques de la plus cordiale amitié. « Joséphine » jouit de tous les égards dus à sa résistance et à ses exploits. Pour fêter mon retour, j'offris à déjeuner à tous les camarades. J'allai chercher dans mon camion le jambon, les oeufs et le beurre et nous fîmes un joyeux gueuleton.

 

De là, nous revenons à LICHTERVELDE, où un agent de liaison nous attendait pour nous conduire dans une petite localité où notre bataillon nous fit une chaleureuse réception.

 

Nous nous remémorions les heures terribles que nous avions vécues et chacun avait sa petite histoire à raconter. Comme la soupe n'était pas prête, je fis une nouvelle distribution de jambon et d'oeufs et ainsi nous avons pic-niqué au bord du trottoir.

 

De là nous nous sommes rendus dans un hospice de vieillards, où les petites soeurs qui le dirigeaient furent remplies d'attentions pour nous. On nous y avait caserné pour prendre un peu de repos alors que les Anglais qui y étaient cantonnés précédemment l'avaient abandonné lorsque le secteur devenait dangereux.

 

Nous y trouvâmes plus de six cent mille litres d'essence, des jumelles de campagne, des centaines d'imperméables, des sacs et des vivres. Nous en avons profité pour nous équiper et nous ravitailler...

 

Après deux jours de repos, nous repartons pour le front...et, pendant vingt-quatre heures, nous avons tourné en rond. Les nouvelles les plus extraordinaires circulaient, on allait jusqu'à prétendre que les armées allemandes avaient réussi à scinder le front allié... Ce n'était hélas que trop vrai !

 

Vint le soir, nous prenons notre cantonnement dans un vieux château. Nous y avons passé la nuit, en faisant la chasse aux rats.

 

Après le lever du jour, nous repartons pour ZEDELGHEM à onze kilomètres de THOROUT. Pendant ce déplacement, nous avons été impressionnés très vivement par le survol de centaines d'avions allemands et pas un seul appareil allié ! Dieu ! Que c'était démoralisant !

 

Parfois même, les pilotes allemands se payaient la fantaisie de raser nos camions sans tirer un seul coup. Visiblement, nous étions ménagés, car, si, à ce moment, l'ennemi avait voulu, aucun de nous n'aurait eu le bonheur de revoir les siens.

 

Le soir, on nous assure que le Grand-Quartier -Général envisage la possibilité d'un armistice. Et la nuit se passe ainsi dans l'attente, l'inquiétude et l'angoisse.

 

A quatre heures du matin, un motocycliste arrive, remet une lettre au lieutenant BOULANGER qui, fortement ému, vient nous dire « On capitule ».

 

Tous les hommes se lèvent, confusion générale. Parmi eux, il en est même qui s'irritent parce qu'on ne leur explique pas ce que ces deux mots signifient. Nous faisons trente-six suppositions. Qu'allons-nous devenir ?

 

Nous demandons des explications au lieutenant BOULANGER qui nous prie de patienter. A six heures du matin, nous constatons que la cessation des hostilités est chose faite. Tour à tour, les différents secteurs rentrent dans le calme et la voix des canons s'éteint.

 

 

 

L'armée belge, bien qu'ayant fait son devoir, dans la mesure de ses moyens, déposait les armes. Personne d'entre nous ne déjeuna ce matin-là. Nous restions muets de surprise et de douleur.

 

A huit heures, le bataillon se rassemble et forme un large cercle. Le premier chef demande que tous les gardes-frontière se découvrent. Le clairon se tait en signe de deuil. Le lieutenant BOULANGER accompagné de l'aumônier et de tout le cadre s'avance...Ses mains tremblent, il déplie une lettre et, d'un voix que l'émotion étreint, nous fait la lecture. C'est un message du Roi.

 

«  Officiers, sous-officiers et soldats,

 

Précipités à l'improviste dans une guerre d'une violence inouïe, vous vous êtes battus courageusement, pour défendre pied à pied, le territoire national. Epuisés par une lutte ininterrompue, contre un ennemi très supérieur en nombre et en matériel, nous nous trouvons acculés à la reddition.

L'Histoire dira que l'Armée a fait tout son devoir. Notre honneur est sauf.

Ces rudes combats et ces nuits sans sommeil, ne peuvent avoir été vains. Je vous recommande de ne pas vous décourager, mais de vous comporter avec dignité. Que votre attitude et votre discipline continuent à mériter l'estime de l'étranger.

Je ne vous quitte pas dans l'infortune qui nous accable et je tiens à veiller sur votre sort et celui de vos familles.

Demain, nous nous mettrons au travail, avec la ferme volonté de relever la Patrie de ses ruines.

 

LEOPOLD. »

 

Le lieutenant replie la lettre et nous demande de faire une minute de silence ; puis il procède à l'appel aux morts.

 

Son émotion fait peine à voir. Dans le silence absolu, il commence : « Sergent BAUDELOT ? » L'aumônier répond « Mort pour la Patrie ». « LAMBERT ? » « Mort pour la Patrie »

 

A ce moment, terrassé par la douleur, le lieutenant BOULANGER s'affaisse. On le transporte dans la ferme voisine et l'aumônier continue l'appel. Ainsi, celui qui nous avait conduit au combat, qui, pendant la campagne, avait preuve d'un courage surhumain, défaillait devant la dernière tâche que la Patrie lui imposait. L'aumônier après l'appel, fit l'éloge de notre bataillon. Tous, nous pleurions, car tous, nous avions eu au moins un ami mort entre nos bras. Après cette triste cérémonie, nous nous dispersons.

 

Mais la raison regagna vite ses droits. Nous avions capitulé, c'était un fait, mais on ne se battrait plus et on vivrait plus des jours aussi cruels. Et puis, que risquions-nous puisque le Roi, notre grand Chef, que nous avions vu partager notre sort, avait pris la décision de rester avec nous. Toutes nos pensées allèrent vers Lui, vers ce Chef qui ne voulait plus d'une bataille inégale, qui ne voulait plus voir souffrir son peuple, qui se voyait abandonné par ses alliés, bien qu'ils fussent prodigues de beaux discours et de belles promesses. Si ces heures, pour nous, étaient pénibles ; combien pour Lui, devaient-elles être tragiques. Nhous ne pensions plus à nous, mais à ce Chef, à ce jeune Roi qui devait à lui seul porter la responsabilité de cet acte...

 

Pendant toute la journée, nous déposons et classons les armes.

 

L'Armée allemande, en signe d'estime pour nos officiers, leur permet de conserver leur revolver.

 

Nous sommes restés là-bas trois jours dans une cruelle incertitude. Enfin, le samedi matin, nous partons pour regagner l'intérieur du pays. Ce voyage à travers les lignes, où nos soldats avaient combattu, nous fut très pénible.

 

A chaque tombe de soldat belge, une angoisse m'étreignait, une sueur froide me coulait du front. J'avais peur...peur d'y voir le nom d'un de mes cinq frères qui, comme moi, devaient être au service du Pays.

 

Et c'est ainsi que le dimanche matin, nous sommes arrivés à LOCRISTI, après-midi nous étions à MENDOCH où nous avons attendu quatre jours.

 

Le lendemain matin, le lieutenant BOULANGER vint m'avertir que je devais conduire mon camion à ANVERS. Je fis mes adieux à tous les camarades et le soir, j'arrivai à la caserne Léopold.

 

Cette nuit-là, je dormis dans ma camionnette pour vivre ces dernières heures avec « Joséphine ». Le lundi matin, les soldats allemands nous apportèrent à déjeuner, puis un officier vint faire l'inspection de tous les véhicules !

 

Mon camion était le plus abîmé des deux cents véhicules automobiles parqués et, comme par un fait exprès, ces deux cents camions passèrent devant le mien, comme si on lui faisait l'honneur de les passer en revue !

 

Le défilé terminé, je refis une dernière fois le tour de « Joséphine »...et je partis.

 

Avant de quitter la caserne, je me retournai une dernière fois, et là, je vis une scène émouvante, « Joséphine »  allait mourir.

 

Un soldat allemand voulant la mettre en marche, avait fait une fausse manoeuvre et, par un retour de flamme, le feu s'était communiqué au moteur, puis à la carosserie et elle périt là où je l'avais abandonnée !

 

FIN.