28/07/2014

Dernier discours de Jean JAURES, à BRUXELLES, le 29 juillet 1914

 

Dernier discours de Jean JAURES

Le dernier discours de jean JAURES n'a pas été prononcé le 25 juillet à PARIS, comme c'est souvent dit.

Mais à BRUXELLES, le 29 juillet 1914.

Il n'en existe pas de texte écrit par lui-même. mais son discours a pu être reconstitué grâce à des compte-rendus parus dans les journaux "LE PEUPLE " et "L'INDEPENDANCE BELGE" du 30 juillet.

Des extraits ont aussi été rapportés dans le journal "LE SOIR" du 31 juillet 1914.

Deux jours plus tard, il fut assassiné à PARIS, au Café  du Croissant. par un exalté , Raoul VILLAIN.

 Une grande voix pour la paix s'éteignait.

pour mémoire, Raoul VILLAIN avait d'abord penser à tuer le Kaizer lui-même ! Comme c'était évidemment au-delà de ses possibilités, il avait ensuite pensé à exécuter le Ministre français des Finances, Joseph CAILLAUX. 

Il finit par trouver une meilleure cible, bien moins protégée, sinon pas protégée du tout: Jean JAURES.

 

En 1924, les cendres de Jean JAURES furent transférées au Panthéon.

A AWANS, une rue lui a été dédiée.

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"Citoyens, je dirai à mes compatriotes, à mes camarades du parti en France, avec quelle émotion j’ai entendu, moi qui suis dénoncé comme un sans-patrie, avec quelle émotion j’ai entendu acclamer ici, avec le nom de la France, le souvenir de la grande Révolution. (Applaudissements)

Nous ne sommes pas ici cependant pour nous abandonner à ces émotions mais pour mettre en commun, contre le monstrueux péril de la guerre, toutes nos forces de volonté et de raison.

On dirait que les diplomaties ont juré d’affoler les peuples. Hier, vers 4 heures, dans les couloirs de la Chambre, vint une rumeur disant que la guerre allait éclater. La rumeur était fausse, mais elle sortait du fond des inquiétudes unanimes! Aujourd’hui, tandis que nous siégeons au B.S.I.(1), une autre dépêche plus rassurante est arrivée. On nous dit qu’on peut espérer qu’il n’y aurait pas de choc, que l’Autriche avait promis de ne pas annexer la Serbie (Rires), et que moyennant cette promesse, la Russie pourrait attendre.

On négocie; il paraît qu’on se contentera de prendre à la Serbie un peu de son sang, et non un peu de chair (Rires); nous avons donc un peu de répit pour assurer la paix. Mais à quelle épreuve soumet-on l’Europe! À quelles épreuves les maîtres soumettent les nerfs, la conscience et la raison des hommes!

Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des Droits de l’homme, est-il possible que des millions d’hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans que les dirigeants le sachent, s’entre-déchirer sans se haïr?

Il me semble, lorsque je vois passer dans nos cités des couples heureux, il me semble voir à côté de l’homme dont le cœur bat, à côté de la femme animée d’un grand amour maternel, la Mort marche, prête à devenir visible! (Longs applaudissements).

Ce qui me navre le plus, c’est l’inintelligence de la diplomatie.(Applaudissements) Regardez les diplomates de l’Autriche-Hongrie, ils viennent d’accomplir un chef d’œuvre: ils ont obscurci toutes les responsabilités autres que la leur. Quelles qu’aient été les folies des autres dirigeants, au Maroc, en Tripolitaine, dans les Balkans, par la brutalité de sa note, avec son mélange de violence et de jésuitisme, la coterie militaire et cléricale de Vienne semble avoir voulu passer au premier plan.(Applaudissements)

Et l’Allemagne du Kaiser, comment pourra-t-elle justifier son attitude de ces derniers jours? Si elle a connu la note austro-hongroise, elle est inexcusable d’avoir pardonné pareille démarche. Et si l’Allemagne officielle n’a pas connu la note autrichienne, que devient la prétendue sagesse gouvernementale (Rires) Quoi! vous avez un contrat qui vous lie et qui vous entraîne à la guerre, et vous ne savez pas ce qui va vous y entraîner! Si c’est la politique des majestés, je me demande si l’anarchie des peuples peut aller plus loin. (Rires et applaudissements)

Si l’on pouvait lire dans le cœur des gouvernants, on ne pourrait y voir si vraiment ils sont contents de ce qu’ils ont fait. Ils voudraient être grands; ils mènent les peuples au bord de l’abîme; mais, au dernier moment, ils hésitent. Ah! le cheval d’Attila qui galopait jadis la tête haute et frappait le sol d’un pied résolu, ah! il est farouche encore, mais il trébuche(Acclamations). Cette hésitation des dirigeants, il faut que nous la mettions à profit pour organiser la paix.

Nous, socialistes  français, notre devoir est simple. Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. Moi qui n’ai jamais hésité à assumer sur ma tête la haine de nos chauvins, par ma volonté obstinée, et qui ne faillira jamais, de rapprochement franco-allemand (Acclamations), moi qui ai conquis le droit, en dénonçant ses fautes, de porter témoignage à mon pays, j’ai le droit de dire devant le monde que le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. (Ovation. Cris: « Vive la France! »)

Le gouvernement français est le meilleur allié de la paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la médiation. Et il donne à la Russie des conseils de prudence et de patience. Quant à nous, c’est à notre devoir d’insister pour qu’il parle avec force à la Russie de façon qu’elle s’abstienne. Mais si, par malheur, la Russie n’en tenait pas compte, notre devoir est de dire: « Nous ne connaissons qu’un traité: celui qui nous lie à la race humaine! Nous ne connaissons pas les traités secrets! » (Ovation)

Voilà notre devoir et, en l’exprimant, nous nous sommes trouvés d’accord avec les camarades d’Allemagne qui demandent à leur gouvernement de faire que l’Autriche modère ses actes. Et il se peut que la dépêche dont je vous parlais tantôt provienne en partie de cette volonté des prolétaires allemands. Fût-on le maître aveugle, on ne peut aller contre la volonté de quatre millions de consciences éclairées. (Acclamations)

Voilà ce qui nous permet de dire qu’il y a déjà une diplomatie socialiste, qui s’avère au grand jour et qui s’exerce non pour brouiller les hommes mais pour les grouper en vue des œuvres de paix et de justice.(Applaudissements)

Aussi, citoyens, tout à l’heure, dans la séance du Bureau Socialiste International, nous avons eu la grande joie de recevoir le récit détaillé des manifestations socialistes par lesquelles 100 000 travailleurs berlinois, malgré les bourgeois chauvins, malgré les étudiants aux balafres prophétiques, malgré la police, ont affirmé leur volonté pacifique.

Là-bas, malgré le poids qui pèse sur eux et qui donne plus de mérite à leurs efforts, ils ont fait preuve de courage en accumulant sur leur tête, chaque année, des mois et des années de prison, et vous me permettrez de leur rendre hommage, et de rendre hommage surtout à la femme vaillante, Rosa Luxemburg (Bravos), qui fait passer dans le cœur du prolétariat allemand la flamme de sa pensée. Mais jamais les socialistes allemands n’auront rendu à la cause de l’humanité un service semblable à celui qu’ils lui ont rendu hier. Et quel service ils nous ont rendu à nous, socialistes français!

Nous avons entendu nos chauvins dire maintes fois: « Ah! comme nous serions tranquilles si nous pouvions avoir en France des socialistes à la mode allemande, modérés et calmes, et envoyer à l’Allemagne les socialistes à la mode française! » Eh bien! hier, les socialistes à la mode française furent à Berlin (Rires) et au nombre de cent mille manifestèrent. Nous enverrons des socialistes français en Allemagne, où on les réclame, et les Allemands nous enverront les leurs, puisque les chauvins français les réclament. (Applaudissements)

Voulez-vous que je vous dise la différence entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise? C’est que la classe ouvrière hait la guerre collectivement, mais ne la craint pas individuellement, tandis que les capitalistes, collectivement, célèbrent la guerre, mais la craignent individuellement. (Acclamations) C’est pourquoi, quand les bourgeois chauvins ont rendu l’orage menaçant, ils prennent peur et demandent si les socialistes ne vont pas agir pour l’empêcher. (Rires et applaudissements)

Mais pour les maîtres absolus, le terrain est miné. Si dans l’entraînement mécanique et dans l’ivresse des premiers combats, ils réussissent à entraîner les masses, à mesure que les horreurs de la guerre se développeraient, à mesure que le typhus achèverait l’oeuvre des obus, à mesure que la mort et la misère frapperaient, les hommes dégrisés se tourneraient vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et leur demanderaient: quelle raison nous donnez-vous de tous ces cadavres? Et alors, la Révolution déchaînée leur dirait: « Va-t-en, et demande pardon à Dieu et aux hommes! » (Acclamations)

Mais si la crise se dissipe, si l’orage ne crève pas sur nous, alors j’espère que les peuples n’oublieront pas et qu’ils diront: il faut empêcher que le spectre ne sorte de son tombeau tous les six mois pour nous épouvanter.(Acclamations prolongées)

Hommes humains de tous les pays, voilà l’œuvre de paix et de justice que nous devons accomplir!

Le prolétariat prend conscience de sa sublime mission. Et le 9 août, des millions et des millions de prolétaires, par l’organe de leurs délégués, viendront affirmer à Paris l’universelle volonté de paix de tous les peuples."

Voici quelques unes de ces citations:

« Le premier des droits de l'homme c'est la liberté individuelle, la  liberté de la propriété, la liberté de la pensée, la liberté du travail.  »

« L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir.  »

Et celle-ci, prophétique à son propre sujet:

« Le courage, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense.  »