27/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Léon WERTH, l'anarchiste-engagé volontaire.

Témoignage de Léon WERTH.

L'anarchiste-engagé volontaire.

Clavel.jpg

Léon WERTH, né en 1878 et mort en 1955, est un personnage de sensibilité anarchiste impossible à classer dans la littérature française. Sa famille paternelle est d'origine juive alsacienne.

 

En 1914,il part volontaire pour le front afin de défendre son idéal d’homme libre qui va faire « la guerre à la guerre ». Il est pourtant libertaire, antimilitariste, jauressien et internationaliste.



Au front, il vivra 15 mois de cauchemar avant d’être blessé et réformé en 1916. Et (re)deviendra un pacifiste. Au front, il consigna son expérience au quotidien dans plusieurs carnets.

leon_werth.jpg

soldats.jpg



Son roman, rédigé entre 1916 et 1917, « CLAVEL soldat » parut juste après la guerre en 1919 et fit scandale. Ce roman, c’est Léon WERTH livrant ses souvenirs du front. Après parut « CLAVEL chez les majors »  la suite de  « Clavel soldat »

 

Pourquoi un scandale ? Par la voix de CLAVEL, il raconte le terrible quotidien : la boue, les attaques suicidaires, les obus, les blessés qui hurlent, les morts, … Il n’épargne personne et surtout pas ses camarades de tranchée, des hommes du peuple, des paysans, des ouvriers, des petits fonctionnaires. « Salauds … Ce sont des salauds ». Il a honte pour eux. Il a honte de lui.

 

Quand CLAVEL parle, c'est lui qui parle. Ecoutons-le:

 

« Les gouvernements ont répandu par leurs agences, ils ont répandu par leurs socialistes et leurs anarchistes complices du jeu, l’idée que cette guerre était la dernière des guerres, la guerre tueuse de la guerre …  Si j’ai prétendu faire la guerre pour imposer la paix, c’est parce qu’on m’a trompé… peut-être parce que j’ai bien voulu m’être trompé, parce que cela m’épargnait la révolte ou la désertion qui obligent à des actes difficiles … »

 

Ce qui le taraude, c'est l'ennui. L'ennui et la boue:

 

« Le vin... Il n'y a que le vin, la boue et les cadavres, les uns vivants, les autres morts. Et l'ennui, un ennui auparavant inconnu, l'ennui jusque dans les mains, jusque dans les pieds, un ennui qui fourmille, tout cela pour rien... rien... rien. Clavel en est sûr, maintenant : Pour rien. C'est cela l'horrible et cela seulement. Et la plupart ont perdu la force même de s'ennuyer. L'ennui devient le signe de ceux qui ne sont pas morts à tout. À connaître leur ennui, combien sont-ils? dix, cent, mille peut-être et ceux-là sont prêts à se joindre des deux côtés des lignes. Et moi-même, quel est mon souci? se demande Clavel... Je n'ai plus en moi que la sensation du temps qui coule, le désir qu'il coule plus vite, et un dégoût toujours croissant, non pas de la mort, mais de cette mort-là. »

 

La peur non pas de la mort en tant que telle, mais la mort à la guerre. Mort qu'il juge stupide:

 

« Clavel pense à la mort. Il n'en a aucune épouvante hébétée de cauchemar. Il ne redoute pas l'au-delà. Mort, il rentrera dans la nécessité universelle. Seul disparaîtra le petit hasard de personnage qu'il est et son lien à d'autres personnes. C'est cela simplement qu'il voudrait préserver et les imprévus possibles de la vie qu'il pourrait vivre encore si nul accident de guerre ne la supprime. Il n'a pas peur de la mort. Il veut bien mourir, mais pas à la guerre. »

The_Battle_of_the_Somme,_July-november_1916_Q871.jpg

La saleté des tranchées: 

 

« la paille [sur laquelle on dort] est souillée de crachats, de boue, de débris d’aliments, de linges sales, d’urine aussi quelques fois, mais c’est de la paille quand même »

 

Ce témoignage de la condamnation d'un soldat pour « lâcheté »:

 

« Vingt ans de réclusion avec dégradation militaire. «Est resté à l'arrière le jour de la dernière attaque». Les troupes sont en carré dans un champ. Le ciel a bleui. L'orfèvre déplace ses sacs de nuages, ses vieux torchons gris.

    • Ouvrez le banc...

On entend vaguement la lecture du jugement.


Puis l'homme doré, à cheval :

    • Soldat... vous êtes indigne de porter les armes... nous vous dégradons.

L'homme passe devant les compagnies. Il sort du carré. On le remet aux gendarmes.

Les troupes défilent. Les hommes titubent, le corps en avant, comme si la boue les écorchait. La «clique» marche en avant. C'est la première fois depuis la guerre que Clavel entend des tambours et des clairons. Ils le font penser à la paix, à la petite ville où il fit son service militaire. Le tambour-major est en tête. Il a retrouvé Montélimar, Romans et d'autres villes où il défila. Il va de son pas chronométré, de son pas de métronome et balance le buste de droite à gauche et de gauche à droite. Puis il se retourne, et marche à reculons d'un pas de ballerine. »

 

Dans le second roman, il s'en prend à quasi tout le monde qu'il dénonce pour lâcheté. Rien d'étonnant à ce que ses romans aient fait scandale surtout si près de la guerre. Ils étaient tout à l'opposé des sentiments patriotiques.

 

« Car s’il suffisait d’être lâche, pour être méritant, quelle belle époque serait la nôtre. Lâches, ceux qui s’embusquaient en affirmant leur patriotisme; lâches, ceux qui font triompher leurs conceptions diplomatiques ou leur foi patriotique par la mort des plus jeunes ou des plus exposés; lâches, ceux qui se font un mérite d’un risque auquel ils ne peuvent se soustraire; lâches aussi, s’ils l’acceptent comme une nécessité supérieure; lâches alors, parce que trop bêtes. Lâches, les femmes qui envoient leurs enfants à la belle gué-guerre et qui sont prises du même émoi que la maîtresse du toréador quand elle le voit face au taureau. Lâches, les femmes qui portent glorieusement le deuil de leurs enfants, comme si la suprême lâcheté n’était pas de remplacer par une comédienne attitude le deuil qu’on n’a pas sur le cœur. Lâches… parce que sont lâches les femmes qui ont, si leur fils meurt, une autre sentiment que la révolte, un autre mouvement que le sanglot. Lâches… oui, lâches, tous lâches, les femmes, les civils et les soldats… »

Et il avoue sa peur. Cela aussi était contraire au mythe du poilu plein de courage :

« Et si vous pensez que j’ai peur pour ma peau, tout simplement, oui… J’ai peur pour ma peau. J’ai peur des obus, j’ai peur des balles, j’ai peur des bombes, j’ai peur des grenades, j’ai peur des baïonnettes, j’ai peur des couteaux, j’ai peur de tous les instruments et de tous les engins qui écrasent, arrachent, transpercent ou coupent. Les autres aussi… mais ils ne le disent pas ou ils sont trop bêtes pour s’imaginer le risque. Les bœufs qui paissent aux champs n’ont pas peur de l’abattoir. Et j’ai peur aussi des poux et des puces… peur de la caserne et peur du dépôt… peur du conseil de réforme… qui pourrait me récupérer… vous entendez bien… peur de me mettre nu encore une fois devant un général, des scribes et des médecins, peur d’être encore palpé, ausculté, percuté… peur enfin… J’ai peur… »

24/01/2018

Témoignage de Eric Maria REMARQUE

Témoignage de Erich-Maria REMARQUE, jeune allemand rebelle.

A-lOuest-rien-de-nouveau 193.jpg

Erich Maria REMARQUE, est né le 22 juin 1898 sous le vrai nom de Erich Paul Remark, et est mort le25 septembre 1970 à LOCARNO. Déchu de sa nationalité allemande en juillet 1938, il fut naturalisé américain en 1947.

 

Après avoir passé ses examens dans l'urgence, il est incorporé dans l'armée en 1916 et envoyé sur le Front de l'Ouest en juin 1917. Là, rapidement, dès la fin juillet, il fut blessé par des éclats de grenade, au cou et aux membres.

 

À la fin de la guerre, il est hospitalisé à l'hôpital militaire de DUISBURG. Il est démobilisé en janvier 1919 et il renonce officiellement à toute médaille ou décoration.

 

En 1929, il publie A l’Ouest rien de nouveau, un roman qui raconte l'expérience d'un jeune soldat au front, Paul BÄUMER. Ce dernier s'engage dans l'armée impériale allemande avec plusieurs de ses condisciples lycéens, encouragés par l’un de leurs professeurs. Après avoir survécu à un camp d'entraînement sous la coupe d'un caporal sadique, ils sont envoyés sur le front. Là, ils découvrent le vrai visage de la guerre: l’horreur des combats, les assauts voués à l’échec, les corps à corps sanglants, la boue des tranchées. Un par un, ils seront tués. Très peu en reviendront…



Ce roman est quasiment autobiographique. Il y raconte ses propres expériences. En quelque sorte Paul BÄUMER, c'est lui...sauf que lui, il n'était pas engagé volontaire mais un appelé du contingent.

Erich Maria REMARQUE en dit lui-même, « ce  ( roman ) n’est pas une accusation, ni une profession de foi ; il essaie seulement de dire ce qu’a été une génération brisée par la guerre, même quand elle a échappé à ses obus ».

Ce livre d’inspiration profondément pacifiste connut un succès de librairie extraordinaire en Allemagne. Il fut bientôt traduit dans toutes les langues.

 

Il a été porté à l’écran dès 1930 par Lewis MILESTONE. Ce film provoqua aussitôt en Allemagne de violentes réactions de l’opinion nationaliste et surtout du parti nazi alors encore en formation. Rien d'étonnant à ce qu'il ait été promis promis aux flammes de l’autodafé organisé par les nazis le 10 mai 1933. Et à ce que l'auteur ait été déchu de la nationalité allemande en 1938.

 

Une seconde adaptation a été réalisée en 1979 par Delbert MANN.

ouest.jpg

Voici un passage dans lequel le jeune BÄUMER fait part de sa désillusion par rapport à la propagande qui l'avait exalté :

 

"Je suis jeune, j'ai vingt ans : mais je ne connais de la vie que le désespoir, l'angoisse, la mort et l'enchaînement de l'existence la plus superficielle et la plus insensée à un abîme de souffrances. Je vois que les peuples sont poussés l'un comme l'autre et se tuent sans rien dire, sans rien savoir, follement, docilement, innocemment. Je vois que les cerveaux les plus intelligents de l'univers inventent des paroles et des armes pour que tout cela se fasse d'une manière raffinée et dure encore plus longtemps. [...] Que ferons nos pères si, un jour, nous nous levons et nous nous présentons devant eux pour leur demander des comptes ? Qu'attendent-ils de nous lorsque viendra l'époque où la guerre est finie ? Pendant des années, nous avons été occupés qu'à tuer ; ç'a été là notre première profession dans l'existence. Notre science de la vie se réduit à la mort. Qu'arrivera-t-il donc après cela ? Et que deviendrons-nous ?"

 

Et ce passage où il décrit l'impact causé par la terreur sur les corps:

 

Encore une nuit. Nous sommes maintenant pour ainsi dire vidés par la tension nerveuse. C’est une tension mortelle, qui, comme un couteau ébréché, gratte notre mœlle épinière sur toute sa longueur. Nos jambes se dérobent ; nos mains tremblent ; notre corps n’est plus qu’une peau mince recouvrant un délire maîtrisé avec peine et masquant un hurlement sans fin qu’on ne peut plus retenir. Nous n’avons plus ni chair, ni muscles ; nous n’osons plus nous regarder, par crainte de quelque chose d’incalculable. Ainsi nous serrons les lèvres, tâchant de penser : cela passera… Cela passera… Peut-être nous tirerons-nous d’affaire.”

 

Et cette absence d'humanité, même de la part de ceux qui, seuls, auraient dû encore en montrer ( les médecins militaires):

 

« Kat raconte une des histoires qui ont fait tout le tour du front, depuis les Vosges jusqu'aux Flandres, l'histoire d'un médecin-major qui, lors d'une visite médicale, lit à haute voix des noms et, lorsque l'homme s'avance, dit, sans le regarder :

- "Bon pour le front. Nous avons besoin de soldats là-bas."

Voici qu'un individu ayant une jambe de bois se présente ; le major répète :

- "Bon pour le front."

(en racontant cela, Kat élève la voix) l'homme lui dit :

  • "J'ai déjà une jambe de bois, mais si maintenant je pars pour le front et qu'on me casse la tête d'un coup de feu, je me ferai fabriquer une tête de bois, et je deviendrai, moi aussi médecin-major."



Aussi ce passage où il explique que l'incompréhension de la population vis-à-vis des soldats:



« Si nous étions rentrés chez nous en mil neuf cent seize, par la douleur et la force de ce que nous avions vécu, nous aurions déchaîné une tempête. Si maintenant nous revenons dans nos foyers, nous sommes las, déprimés, vidés, sans racine et sans espoirs. Nous ne pourrons plus reprendre le dessus.

On ne nous comprendra pas non plus, car devant nous croît une génération qui, il est vrai, a passé ces années·là en commun avec nous, mais qui avait déjà un foyer et une profession et qui, maintenant, reviendra dans ses anciennes positions, où elle oubliera la guerre; et, derrière nous, croît une génération semblable à ce que nous étions autrefois, qui nous sera étrangère et nous écartera.

Nous sommes inutiles à nous-mêmes. Nous grandirons; quelques-uns s'adapteront; d'autres se résigneront et beaucoup seront absolument désemparés; les années s'écouleront et, finalement, nous succomberons. »

zC9aNreN9ECI61EHbQwYPAe1QHv.jpg



Et aussi cette évocation des tranchées:

b0262736c011a6e9c69d2f7bad99765a--german-soldier-german-army.jpg

« Les camions basculent, monotones. Monotones sont les avertissements et monotone coule la pluie. Elle coule sur nos têtes et sur les têtes des cadavres de l’avant, sur le corps du petit soldat dont la blessure est beaucoup trop grande pour sa hanche. Elle coule sur la tombe de Kemmerich, elle coule sur nos cœurs. » 

...

« Les tranchées de première ligne sont évacuées. Sont-ce encore des tranchées ? Elles sont criblées de projectiles, anéanties; il n’y a plus que des débris de tranchée, des trous reliés entre eux par des boyaux, une multitude d’entonnoirs. Mais les pertes de ceux d’en face s’accumulent. Ils ne comptaient pas sur autant de résistance. »

...

"Obus, vapeurs de gaz et flottilles de tanks : choses qui vous écrasent, vous dévorent et vous tuent.

Dysenterie, grippe, typhus : choses qui vous étouffent, vous brûlent et vous tuent.

La tranchée, l'hôpital et le pourrissoir en commun : il n'y a pas d'autres possibilités."

ouest-stock.jpg

21/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Robert VIVIER, l'universitaire-combattant.

Témoignage de Robert VIVIER, l'universitaire combattant.

robert-vivier.jpg

Robert VIVIER est né à Chênée en 1894 et est décédé en France en 1989. Sa famille faisait partie de la petite bourgeoisie liégeoise.

 

Élève de l'Athénée royal de Liège, il entre à l'Université de Liège, à la Faculté de Philosophie et Lettres. Aujourd’hui encore Robert VIVIER demeure un écrivain injustement méconnu. En témoigne cet extrait d'une lettre de Marcel THIRY datant de 1962: « Votre cas est de loin le plus incompréhensible dans cette bizarre condition de notre littérature [belge]. Vous êtes absolument le seul parmi nous dont je sois sûr que la relative méconnaissance est entièrement injuste »

 

Lorsque survient la guerre de 1914-1918. il s'enfuit de Belgique, gagne la France et s'engage dans l'armée belge comme simple soldat. Son expérience de la guerre, faite dans les tranchées l'a marqué profondément. C'est là qu'il a développé son attention envers les classes sociales populaires. VIVIER refusa obstinément tout avancement que ses titres universitaires auraient pu lui valoir.

 

Là aussi qu'il a découvert l'horreur de tuer dont témoigne ce passage de La Plaine étrange:

 

«  Ce qu'il faut que je dise aussi, parce que cela a crié et saigné en moi, c'est que sur le fantassin a pesé le plus lourdement le dilemme proposé par la guerre à la conscience de l'homme ! Tuer, ou faillir à son devoir...Il fut le seul qui dut regarder ses mains rouges. »

 

Pour beaucoup d'intellectuels de 1914, la guerre désarmait la culture. Selon VIVIER, humble volontaire de l'Yser, elle n'aura pas seulement menacé la vie et dénaturé le monde, elle aura, et pou longtemps, confondu l'universitaire dans le troupeau des simples, de ceux qu'il nommera désormais 'les hommes'. On ne s’étonnera donc pas que VIVIER, sans renier sa décision prise en décembre 1914, ait été attiré par le mouvement pacifiste.

 

Trois de ses ouvrages ont trait à la guerre: un recueil de poèmes édité en 1921 sous le nom de La Route incertaine; un recueil de souvenirs de guerre, qui paraît en 1923, La Plaine étrange; un livre de souvenirs de guerre, paru en 1963 sous le titre Avec les hommes.

 

Les poèmes écrits durant la guerre traduisent la souffrance de VIVIER, mais aussi sa conviction que son combat a un sens et son espoir de voir la victoire récompenser son sacrifice. En revanche, dans les textes retravaillés et publiés en 1921, l’espoir s’est évanoui et c’est désormais la souffrance qui est mise en avant.

2ec0274c1774841e6820ad9339b81dbf-1424344965.jpg

Voici comme thème abordé par VIVIER, la solitude du soldat:

 

« Chacun se sent seul, dans son corps et dans son âme. Il n’y a pas de capote assez chaude pour étouffer ce froid qui nous fait tous frères. Mais qu’est-ce que des frères qui ne peuvent rien l’un pour l’autre ? En se penchant sur l’âme voisine, chacun n’y voit trembloter que, comme au fond d’un puits, sa propre image, blême dans l’eau grise. »

fddd7938a71db5f81fcc621673ab67b7-1402586662.jpg

Comme les autres écrivains, l'obsession de la boue:

 

« Le sommeil se prolonge. Depuis l’aube, il s’étale de toute sa lourdeur sur les corps vaincus. Pas de rêves. Les cerveaux sont pétrifiés. Le sang souffre, les muscles se plaignent. Il y a quelques heures, aveuglés par l’éclair surprenant des fusées, nous soulevions, de nos bras vidés, des pelletées de boue pesante, que le sol spongieux ne lâchait qu’avec un bruit de ventouse. Le cri des mitrailleuses tapissait nos crânes de fleurs folles. Nos pieds traînaient des piédestals [sic] de terre. Le long des boyaux pleins de hasard, nous sommes revenus, file d’ombres penchées butant à des crevasses, poursuivie par le chuchotement précis des balles. Enfin, nous avons pu coucher l’une sur l’autre nos paupières écorchées par le petit jour. Et nous les avons longuement rincées dans l’eau grasse du mauvais sommeil… »

 

Et son aversion pour la guerre. Son opposition à une vision héroïque et élitiste de la guerre. Il rejoint d'autres, notamment Martial LEKEUX:

 

« Nous avons fait tristement cette triste guerre. Nous n’étions pas des soldats de vocation. Le héros de notre temps, ce n’est pas le berger qui pousse son bétail à l’abattoir. C’est l’homme des immenses armées anonymes qui halèrent sans merci leur pesante souffrance, sans goût de la lutte, sans soif de meurtre, sans appétit de domination et sans fanfaronnade. C’est le soldat qui a accepté et rempli, sans illusion, avec persévérance, le devoir qu’imposait la fatalité. »

 

Il dit ce qu'il pense de la façon dont glorifie la mort du soldat:

 

" Non, la mort du soldat n’est pas la belle guerrière dont les bras fermes et la poitrine accueillent le héros qui chancelle. La mort est froide. Elle te colle sur le cœur sa main de glace. La mort ferme le jour immense et souffle le soleil. La mort est laide. Elle te fait viande. Elle te barbouille de rouge et de noir. La mort est lâche. Pas à pas, elle te suit, prête. Elle se glisse pour achever les blessés au fond des trous. Elle vient sur eux comme un reptile. »

 

Ce thème de la guerre triste apparaît également dans le roman de VIVIERNon, publié en 1931: l’écoulement inexorable du temps et le découragement des soldats.

 

« La guerre était trop longue, depuis que je vivais. Elle n’était pas trop longue de six mois, d’un mois, d’une semaine, elle était trop longue de cette relève-ci, trop longue de cette nuit à veiller, trop longue de la fin de cette heure. Il fallait, oh! il fallait que cela finît tout de suite. Je ne vivrais [sic] pas jusqu’au prochain obus »

 

Passé la guerre, VIVIER retrouve ses livres. Romaniste, il se retrouve professeur à Hasselt, puis à Bruxelles. Une thèse lui ouvre une carrière universitaire à Liège (1929), carrière qui ne s'arrêtera qu 'en Sorbonne.

 

 

19/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Martial LEKEUX.

Témoignage de Martial LEKEUX, le moine soldat.

martial-franciscain-artillerieofficier.jpg

La première Guerre mondiale fut un événement sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Pour la première fois, l’industrie a été utilisée en grand. La guerre est devenue un prolongement de l'industrie et aussi un prétexte à son développement. Le choc traumatique engendré par cette boucherie fut rapporté dans la littérature belge francophone des années 1920 et 1930.

 

Aujourd'hui, une figure étonnante: Martial LEKEUX, dit le "moine soldat". Ce dernier, dont il a déjà été question sur ce site est né à Arlon le 19 juin 1884. Il fut prénommé Edouard. Sorti officier de l'Ecole Royale Militaire, il fut désigné pour servir aux Forts de LIEGE.

 

Le 15 septembre 1911, il choisit de devenir moine franciscain sous le nom de Frère Martial. Quand la guerre éclate, il rejoint l’armée à LIEGE et participe à toute la retraite vers Anvers et puis vers l’Yser. Il servit pendant de longs mois d’observateur pour l’artillerie à Oud-Stuyvekenskerke, dans la tour  d’un petit hameau au nord de Dixmude.

 

La guerre finie, il retourna dans son  couvent. Il revint de l’Yser rhumatisé, grippé à longueur d’année et rongé par une gastrite.

 

Après la guerre, il écrivit divers livres dont « Mes cloîtres dans la tempête. »

mesclotresdans00leke_0009.jpg

Voici quelques extraits.

 

Notamment, un passage sur les « spéciaux », ces soldats belges installés dans le hameau en janvier 1915 pour effectuer des reconnaissances vers les lignes allemandes. Les « spéciaux » faisait partie de la « compagnie spéciale pour missions dangereuses » crée par l’état-major vers la fin du siège d’Anvers. Il est probablement le seul à en avoir parlé.

 

« Pauvres « spéciaux » ! Vous étiez trop sauvages et trop beaux pour la campagne nouvelle. La guerre s’organisait - l’ère des rapports - et des inventaires et vous n’aviez pas compris que dans un corps organisé il ne faut que des qualités et des vices médiocres: c’est pour cela que vous deviez disparaître, car vos mérites trop hauts étaient le compromettant signal qui faisait attaquer vos défauts. »

 

Erudit et homme d'église, il ne peut s'empêcher de philosopher. Et sa philosophie est pourtant bien universelle, non rattachée à une religion.

 

« Je vais vous parler – hélas ! – de guerre. Posons donc la question préalable : la guerre, est-ce un bien ou un mal ?

 

Je ne discuterai pas longuement la question. Moi qui ai fait la guerre et qui l’ai vue de près, je puis, en pleine connaissance de cause, vous dire : LA GUERRE EST UNE SALETE, une horreur, un fléau, une chose barbare et brutale qu’un honnête homme, fût-il soldat, ne peut que haïr de toutes les forces de son cœur d’homme.

Sans doute, elle n’est pas que cela, comme le prétend M. Remarque : elle engendre de magnifiques vertus et d’admirables sacrifices, et je ne permettrai jamais que, pour honnir la guerre, on salisse la mémoire de ceux qui, par devoir, l’ont faite généreusement, de ceux qui saintement ont versé leur sang sur l’autel de la Patrie, et qui sont des héros et des martyrs !


Mais ces vertus, la guerre n’en est que l’occasion. En elle-même elle n’en reste pas moins mauvaise et haïssable. Et tout le bien qu’on en peut dire cède devant cette unique considération : elle est injuste. Elle ne devient juste que par nécessité, comme le meurtre en cas de légitime défense, mais en elle-même elle est inique. »

 

Comme tous les autres écrivains-témoins, l'obsession de la boue:

 

« Nous sommes enduits de limon et suons de grosses gouttes, à lutter contre les molles tentacules du sol : un kilomètre à faire dans cette plaine déliquescente coupée de lagunes. La route est indiquée par une traînée de fascines jetées dans la vase aux endroits les plus visqueux.

Nous progressons, malgré la steppe gluante : la tour sourit de nous voir arriver. Calme plat. J'ai choisi pour la traversée l'heure qui suit le dîner, l'expérience m'ayant appris qu'en ce moment-là les Boches dorment, digérant la choucroute. »

 

Et cette description d'une attaque, évocation d'un lieu hostile et dangereux et de la déshumanisation des hommes.:

 

« Je sors. Au même instant, dans un éblouissement pourpre, un souffle chaud me projette contre le mur; je tombe à l'eau, assommé. Un bond : je me précipite, à moitié étourdi, glissant, enfonçant, trébuchant dans le sol mou, culbutant dans les trous frais, flagellé par des flammes sauvages qui lancent des paquets de balles dans le vertige de l'air. Cela pue la poudre et la vase.

 

Des hurlements s’élèvent: la tranchée est atteinte. J’y vais voir. Un homme sans main, assis, les pieds dans l’eau, devant un abri, regarde fixement dans le vide d’un regard désespéré, le front plissé comme une reinette, et tandis que le sang s’égoutte du moignon de son bras, ses lèvres ne cessent de remuer, comme s’il marmonnait un chapelet. Un autre est couché, le ventre troué, la figure blême tirée comme celle d’un mort, sans s’arrêter de pousser des « hein… » lamentables, avec une voix d’enfant malade... Que c’est donc stupide, la guerre !

 

Son esprit franciscain apparaît. Son affection, son empathie pour les les soldats ordinaires qui risquent leur vie dans la boue et la puanteur en première ligne:

 

«  Les grands martyrs sont eux, les martyrs déchiquetés de cette guerre pleine de souffrance. Quelle grandeur dans leur héroïsme silencieux! Chaque nuit, au début de l'obscurité, je vois cette longue ligne approcher des silhouettes sombres: silencieusement, lourdement et laborieusement, ils viennent à être sauvés. A travers la boue gluante, bouclée sous leur énorme sac à dos, avec le fusil sur la bandoulière et une batte dans la main pour tâtonner le sol ... Sainte Vierge, désolé pour ceux qui souffrent pour la justice! Regarde avec miséricorde, sous leur écorce rude, la justice de ces âmes simples qui savent mourir pour leur patrie. Oubliez leurs mots crus pour l'amour de la prière qui se cache néanmoins au fond de leur cœur et qu'ils murmureront doucement quand l'heure sera venue de mourir »

Pere-Martial-Lekeux-Mes-Cloitres-dans-la-tempete-17.jpg

15/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage d'Ernst JÜNGER

Témoignage d'Ernst JÜNGER.

41KLqOoG4cL._SX210_.jpg

Passons de l'autre côté des tranchées. Voici le témoignage d'un écrivain-combattant allemand: Ernst JÜNGER. C'est un essayiste et romancier allemand, né en 1895 à Heidelberg et décédé le 17 février 1998 à Riedlingen.

 

Ernst Jünger se porte volontaire quand Guillaume II ordonne la mobilisation en 1914. Durant la guerre, il subit de nombreuses blessures et reçut la croix - « pour le mérite ».

 

Dans le livre Orages d'acier, il fait part de son expérience de la guerre des tranchées, comme simple soldat d'abord, puis comme officier des Sturmtruppen. Il y décrit les horreurs vécues, mais aussi, honnêtement, la fascination que l'expérience du feu a exercée sur lui. C'est paradoxal et cela ne doit pas être unique. André GIDE en dira: « Le livre d'Ernst Jünger sur la guerre de 14, Orages d'acier, est incontestablement le plus beau livre de guerre que j'ai lu, d'une bonne foi, d'une honnêteté, d'une véracité parfaites » 

 

Suivront deux autres ouvrages: en 1922, la Guerre est notre mère et en 1926, le Feu et le sang.

 

Voici quelques extraits.

 

Il décrit la froideur des officiers soucieux d'établir des rapports et de suivre les procédures sans se préoccuper des soldats:

 

« En voyant un major-général qui contrôlait au sein de cet affairement sanglant la marche des opérations, j'eus de nouveau cette impression, difficile à dépeindre, que l'on ressent lorsqu'on voit l'homme, cerné par les terreurs et les agitations de la zone élémentaire, poursuivre avec un sang-froid de fourmi l'édification de ses structures propres. »

 

 

« L'officier d'état-major de la division me reçut dans son bureau. Il était fort bilieux et je m'aperçus qu'il tentait de me coller la responsabilité de l'échec. Quand il mettait le doigt sur la carte et me posait des question de ce genre : "Mais pourquoi n'avez-vous pas tourné à droite dans ce boyau ?" je voyais bien qu'un méli-mélo où des notions comme la droite ou la gauche n'ont même plus de sens lui était tout simplement inconcevable. Pour lui, toute l'affaire était un plan, pour nous, une réalité intensément vécue. »

 

Un extrait où il décrit sa réaction lorsqu'il découvre le cadavre d'un ennemi qu'il a lui-même tué:

 

« Mon anglais était étendu devant - un jeune garçon à qui ma balle avait traversé le crâne de part en part. Il gisait là, le visage détendu. Je me contraignis à le regarder dans les yeux. Je suis souvent revenu en pensée à ce mort, et plus fréquemment d'année en année. Il existe une responsabilité dont l'Etat ne peut nous décharger; c'est un compte à régler avec nous-mêmes. Elle pénètre jusque dans les profondeurs de nos rêves. »

51RZ63T2CAL._SX195_.jpg

Et une attaque aux gaz:

 

« A certains endroits, le gaz arrivait presque à la densité absolue, de sorte que le masque même ne servait plus de rien, faute d'oxygène qu'on pût respirer.

 

Le lendemain matin, nous pûmes relever avec étonnement dans le village les traces laissées par les gaz. Une grande partie des plantes de toute espèce était flétrie, les limaces et les taupes jonchaient le sol de leurs corps, et les chevaux des cavaliers de la liaison cantonnés à Monchy avaient l'eau qui leur coulait de la bouche et des yeux. Les balles et les éclats répandus un peu partout étaient givrés d'une belle patine verte. Même à Douchy, le nuage avait fait sentir ses effets. Les civils, qui commençaient à prendre peur, se rassemblèrent devant le logement du colonel von Oppen et demandèrent des masques à gaz. On les chargea sur des camions et on les écarta sur des localités situées plus en arrière. »

soldats-allemands-offensives-de-1917.jpg

Et, comme tous les autres, cette obsession de la boue. Mais aussi, ces échanges curieux entre combattants des deux camps:

 

« Le terrain , jusqu'à présent marqué par une désolation funèbre, avait pris l'allure d'un champ de foire. Les occupants des tranchées des deux partis avaient été chassés par la boue sur leurs parapets, et ils s'était déjà amorcé, tout un troc d'eau-de-vie, de cigarettes, de boutons d'uniforme et d'autres objets. La foule de corps en kaki jaillie des tranchées anglaises, naguère désertes, était aussi stupéfiante qu'un fantôme en plein midi. »

 

Et ce capharnaûm des tranchées que l'on retrouve dans Le feu et le sang :

 

« Autour de nous règne une profonde et prosaïque grisaille. Levées de terre, caillebotis, panneaux indicateurs et câbles de tranchée sont là froids et sans vie, hostiles, émergent rigides d'une pénombre suintante, objets avec lesquels nous avons perdu tout rapport. Nous persistons à percevoir les choses, mais elles ne nous disent plus rien, car nos pensées dansent dans nos cerveaux en ressac toujours plus heurté, plus instable. » 

 

Et aussi dans Le feu et le sang, il explique que la guerre lui a fait découvrir la nature des relations de domination. Celles-ci, qui existent dans la société civile, se manifestent encore plus clairement au cours de la guerre:

 

 

« Ici, l’époque dont nous sommes issus abat ses cartes. La domination de la machine sur l’homme, du valet sur le maître devient évidente, et un déchirement profond qui commençait déjà par temps de paix à ébranler l’ordre économique et social se manifeste aussi de façon mortelle dans les batailles. Ici se dévoile le style d’une génération matérialiste et la technique fête son triomphe sanglant. »

 

Ernst Jünger n'a pas participé au complot contre Hitler, mais il a été dans le secret de sa préparation. Il a marqué son opposition au nazisme dans des œuvres telles que: Sur les falaises de marbres (1939), la Paix (1945) et Héliopolis (1949).

12/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Jean GIONO.

Témoignage de Jean GIONO.

timbre.jpg

Jean GIONO, est né à Manosque, le 30 mars 1895. Il y est décédé le 9 octobre 1970.

 

Malgré une santé fragile, en 1915, il est affecté au 140e régiment d'infanterie. Il participe aux batailles les plus terribles du conflit (Artois, Champagne, Verdun, la Somme, le Chemin-des-Dames) et en ressort traumatisé. Son meilleur ami et nombre de ses camarades sont tués à ses côtés.

 

Il est reconnu « légèrement » gazé. Bouleversé par l'horreur de la guerre, les massacres, la barbarie, l'atrocité de ce qu'il a vécu dans l'enfer du front, il devient pacifiste convaincu.

 

Jean GIONO n'aborde objectivement la période 14-18 de sa vie que dans Refus d'obéissance. L'influence de la guerre est pourtant très forte tout au long de son œuvre.

soldat tranchées 1.jpg

Ainsi dans Le Grand Troupeau, il évoque la guerre tout en n'en parlant pas. Sur le front, elle s'étale comme un gigantesque carnage, anime les crânes dénudés et redonne vie aux cadavres recouverts de mouches noires; à l'arrière, ses échos se font entendre à travers la chair avide des femmes esseulées. Le Grand Troupeau est il l'armée qui a réuni tous les hommes du village ou est-ce cette transhumance anticipée qui fait descendre de l'estive toutes les brebis derrière le vieux berger.

 

Dans ce livre, nous apprenons d'emblée que tous les jeunes hommes sont partis le matin par le train. Pour le grand carnage que sera la guerre 14-18. Giono nous fait passer régulièrement de la guerre au village et à la Provence. D'un côté la folie, de l’autre la nature avec ce qu'elle a de dur, de fort, de beau et de grand. En ce compris le désir des jeunes femmes pour ces hommes partis au loin. Un désir invincible, venant du fond de l’être, de la santé morale et physique.

 

En témoignent les extraits suivants :

 

« A genoux, devant ça, il mâchait et remâchait son pain. Il sentit comme une présence derrière lui. On le regardait. Il se retourna ; c’était, sur l’autre bord du trou, un homme couché et qui avait la figure toute noire. Sa cervelle coulait par une large blessure en coin. Il ne regardait pas ; c’était un petit morceau rond et blanc de cette cervelle qui faisait le regard parce qu’il était collé sur ce noir de l’œil, sur l’œil pourri et plein de boue. »

 

« Les balles claquent dans les branches ; la peau d'herbe est toute blessée. (...)

Des vols d'obus passent, s'abattent, sautent, arrachent des branches, rugissent sous la terre, se vautrent dans la boue, puis tournent comme des toupies et restent là. »

 

Aussi cet extrait réaliste évoquant les rats qui arrivent pour s'attaquer aux cadavres :

 

"De temps en temps ils se passaient la patte dans les moustaches pour se faire propres. Pour les yeux, ils les sortaient à petits coups de griffes, et ils léchaient le trou des paupières, puis le mordaient dans l'oeil, comme dans un petit oeuf, et ils le mâchaient doucement, la bouche de côté en humant le jus."

 

Et cette description d'une attaque aux gaz :

 

« Une odeur de désinfectant emplit l'abri. Par-dessus la vibration des éclatements qui ne cessaient pas, on entendit un appel de clairon.
— Hé, les gaz, fit le docteur. Mettez vos masques les enfants.
Un homme fit le tour de l'abri, réveilla ceux qui étaient endormis et distribua des masques frais. Quelqu'un, à l'entrée, donna un coup de sifflet strident ; puis à nouveau l'appel du clairon tout près d'eux.


Le ruban du masque était si serré autour du front de Martin qu'il lui entrait dans la peau. Il était assis avec Randolph sur le rebord de la couchette, regardant par les œillères de mica gondolé les hommes dans l'abri, dont la plupart s'étaient déjà rendormis.

...

Dehors, aux explosions continuelles avaient succédé des sifflements cinglants dont la succession rappelait le bruit de l'eau qui tombe, mais en moins régulier, plus sifflant. De temps à autre l'éclatement d'un obus déchirait l'air, puis à intervalles, le départ des trois gros canons qui faisait tout vaciller. Dans l'abri, à part deux hommes qui ronflaient fort en en raclaient, chacun gardait le silence.
On apporta plusieurs brancards avec des blessés, qui furent déposés au fond de l’abri. Peu à peu, sous le bombardement continu, des hommes commençaient à s'y faufiler, à former des groupes, où l'on se touchait mutuellement pour se sentir ensemble, en parlant à voix basse à travers les masques. »

 

Et cette éternelle obsession de la boue, des rats et...des corbeaux :

 

« Il y avait toujours une trêve du petit matin, à l'heure où la terre sue sa fumée naturelle. La rosée brillait sur les capotes des morts. Le vent de l'aube, léger et vert, s'en allait droit devant lui. Des bêtes d'eau pataugeaient au fond des trous d'obus. Des rats, aux yeux rouges, marchaient doucement le long de la tranchée. On avait enlevé de là-dessus toute la vie, sauf celle des rats et des vers. Il n'y avait plus d'arbres et plus d'herbe, plus de grands sillons, et les coteaux n'étaient que des os de craie, tout décharnés. Ça fumait doucement quand même du brouillard dans le matin.


On entendait passer le silence avec son petit crépitement électrique. Les morts avaient la figure dans la boue, ou bien ils émergeaient des trous, paisibles, les mains posées sur le rebord, la tête couchée sur le bras. Les rats venaient les renifler. Ils sautaient d'un mort à l'autre. Ils choisissaient d'abord les jeunes sans barbe sur les joues. Ils reniflaient la joue puis ils se mettaient en boule et ils commençaient à manger cette chair d'entre le nez et la bouche, puis le bord des lèvres, puis la pomme verte de la joue.

p431.jpg

Jean_Giono's_house_in_Manosque.JPG

11/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Max DEAUVILLE, écrivain belge.

 

Témoignage de Max DEAUVILLE.

Fonds-Max-Deauville-1-copie-1024x730.jpg

Max DEAUVILLE, de son vrai nom Maurice DUWEZ est né à Ixelles le 31 août 1881. Il décèda à Ixelles le 1er février 1966. Durant toute sa carrière professionnelle, il est médecin aux Assurances Générales, tout en travaillant à l'hôpital d'Ixelles et en ayant une clientèle privée.

 

Parallèlement à sa profession médicale, il fut un écrivain fécond et collabore activement après la Guerre aux mouvements littéraires avant-gardistes en Belgique sous le pseudonyme de Max DEAUVILLE.

 

A l'instar de Georges DUHAMEL, c'est un engagé volontaire en 1914. Comme médecin il participa à la retraite de l'Armée belge sur le front de Dixmude. Après les combats de Steenstrate en avril-mai 1915, il est atteint par la fameuse « Fièvre des tranchées ». Après sa guérison, il soigne les blessés à l'hôpital de Saint Lunaire (Bretagne) de février 1916 à janvier 1918. Il rejoint ensuite l'Aérostation militaire jusqu'à la fin de la Guerre.

 

Il décrivit son expérience de guerre, et des tranchées, dans divers livres, qui mériteraient d'être aussi connus que les livres des écrivains français de l'époque.

 

Il décrit méthodiquement, et avec son lyrisme d'écrivain, divers événements du front.

1922-La-Boue-des-Flandres-Ed.-Maurice-Lamartin-Coll.-du-Flambeau-195x300.jpeg

1934-Jusquà-lYser-Tome-1-Ed.-Rex-169x300.jpeg

Tels que la situation à Oostvleteren, 27 mars 1915 :

 

« Tout autour s’étend la campagne verte et joyeuse. Elle se peuple de tous les fugitifs. Les groupes disséminés dans les champs lui donnent l’aspect d’un paysage peint par un primitif. Les teintes vives de certains uniformes tranchent sur la verdure.

(…)Tout le sol est couvert de tuiles cassées, de débris de briques, d’éclats de vitres. Une grosse branche est allée se ficher dans un toit. Partout s’ouvrent des entonnoirs.  Les pavés sont rejetés ça et là. Un obus a traversé l’église pleine encore de poudre blanche, au travers de laquelle apparaissent les chaines renversées, la dorure des statues, ainsi que de longues stries de lumière qui viennent des fenêtres. Dans la grand rue une petite chapelle votive s’est écroulée. Plus loin les murs sont éclaboussés de sang. Deux chevaux sont là, tués, le cou aplati, la tête étendue, le ventre gonflé, les pattes raidies. D’une maison on sort un cadavre. Sa face est verdâtre, de son oeil mi-ouvert, il regarde en l’air d’un air bête. Le coin de la bouche se relève découvrant une dent. »

 

Et aussi, comme ses confrères écrivains-combattants, l'obsession de la boue:

« Ah ! La boue, l’horrible boue, (…) Dans la boue les baraquements sont comme des îlots. Dans une demi-ténèbre, entassés au milieu de leurs nippes terreuses, s’empilent les hommes pressés dans une atmosphère livide, dans une pénombre où tout est de la même teinte uniforme, couleur de rat. (…) »

 

Comme cette description du secteur au nord de DIXMUDE ( toujours cette boue ):

 

« Le terrain argileux est imbibé par l’inondation, les eaux des pluies restent à la surface, les cieux gris empêchent l’évaporation. Dans la nuit, tout se confond, la plaine morne, les nuages bas. Dans un brouillard sombre marche une file d’ombres. Par endroits il y a des fascines, à chaque pas la boue liquide monte comme l’eau dans une éponge, avec un glougloutis vaseux. Quelques saules trapus, en rang, semblent accroupis dans les marais. (…) Une ligne plus sombre apparaît. C’est la digue, avec la silhouette de ses quelques arbres maigres. Elle se découpe en un léger vallonnement sur le ciel plus gris. Et de loin en loin, une lumière qui semble sortir de terre, marquant un trait de fissure d’un abri, trace une ligne d’un jaune d’or dans le noir absolu. »

 

Et les tranchées en hiver ( malgré l'hiver, la boue ):

 

« Le terrain argileux est imbibé par l’inondation, les eaux des pluies restent à la surface, les cieux gris empêchent l’évaporation. Dans la nuit, tout se confond, la plaine morne, les nuages bas. Dans un brouillard sombre marche une file d’ombres. Par endroits il y a des fascines, à chaque pas la boue liquide monte comme l’eau dans une éponge, avec un glougloutis vaseux. Quelques saules trapus, en rang, semblent accroupis dans les marais. (…) Une ligne plus sombre apparaît. C’est la digue, avec la silhouette de ses quelques arbres maigres. Elle se découpe en un léger vallonnement sur le ciel plus gris. Et de loin en loin, une lumière qui semble sortir de terre, marquant un trait de fissure d’un abri, trace une ligne d’un jaune d’or dans le noir absolu. »

 

Et toujours cette boue obsédante:

 

"La boue a tout englouti et il n'est resté que des malheureux, des esclaves armés, trop incertains du succès d'une révolte pour oser la tenter. Malgré cela ils tiennent parce que dans le cœur de l'homme reste enracinée la certitude de son importance."

 

Et il s'oppose à la glorification de la guerre. C'est un véritable appel pacifiste:

 

"La guerre n'est que le suicide misérable d'une foule en folie. Ses remous sanglants ne servent que les intérêts de ceux qui la dirigent. Et même s'il faut qu'un jour pour sauver un pays ou l'honneur, de nouveaux soldats prennent les armes, pourquoi leur mentir, pourquoi faire miroiter devant leurs yeux le mirage de la gloire et de l'héroïsme?

 

Comme aussi cet extrait de La boue des Flandres:

 

« Mais demain viendront des gens qui parleront de courage, de héros, de gloire. C’est dans la suite naturelle des choses. Quand un misérable soldat abruti par la peur, ou luttant de toute son énergie pour y résister aura été déchiré par un brusque éclatement, qu’en restera-t-il ? Un tas de chairs, d’entrailles et de loques souillées de sang, auxquels les injures de la poudre auront donné l’aspect des détritus que déversent les poubelles. La grimace du mort sera presque toujours grotesque dans son horreur, et il en sera de même des gestes déjetés de ses membres brisés. Pourtant lorsqu’il aura été couché sur un brancard et que sous sa couverture étendue, la forme allongée de son corps se reconnaîtra, il commencera à reprendre une existence nouvelle. Il n’était plus rien. Voici que de nouveau il est quelque chose. Il s’en va au pas cadencé des porteurs. Ceux-ci en titubant dans le dédale de terre remuée, l’emportent vers une réincarnation. Corps morcelé il sera déposé dans une caisse en bois blanc. Et lorsque les couleurs du drapeau, en larges touches rouges, jaunes, noires l’auront recouvert de leurs teintes violentes que le soleil exalte, alors il deviendra un brave, un vaillant, que les vivants salueront de leurs gestes et de leurs sonneries, un héros qui entrera de plein pied dans le mensonge de l’histoire. »

brancardiers.jpg