11/02/2018

Au front et dans les tranchées. Témoignage de Gabriel CHEVALLIER

Témoignage de Gabriel CHEVALLIER.

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Gabriel CHEVALLIER est né le 3 mai 1895 à LYON et décédé le 5 avril 1969. Il étudiait aux Beaux-Arts de LYON lorsque la guerre interrompit ses études. Mobilisé dès 1915, il arrive sur les zones de combat le 15 août 1915. Il est blessé quelques mois plus tard, le 7 octobre. Une fois rétabli, il retourne au front, où il restera comme soldat de deuxième classe jusqu’à la fin du conflit.Son unité a participé à toutes les grandes étapes de la guerre, quasiment à toutes les offensives. 

 

À partir de 1925, il commence sa carrière de romancier en utilisant sa propre expérience. Avec « La Peur », il témoigne de son atroce calvaire de combattant. Le héros s'appelle DARTEMONT, mais tout ce qui est écrit, c'est le soldat Gabriel CHEVALLIER qui l'a vécu.

 

Ce livre, fut publié en 1930 et réédité en 2008. Il a fait l'objet d'une adaptation cinématographique, par le réalisateur Damien ODOUL en 2015.

De tous les romans publiés, après-guerre, par les écrivains-combattants, c'est le plus dérangeant,peut-être le plus vrai. Mais c'est aussi le plus oublié, le moins souvent cité. Ce roman a été censuré en 1939, soit-disant pour le « défaitisme qui y serait véhiculé. Il est vrai qu'il ne cache rien des incohérences et des absurdités de l’État-major. Cependant, malgré cela, « La Peur » n'est pas un texte « défaitiste » au sens où l'entendirent les dirigeants de l'armée française : si défaite il y eut, ce fut d'abord celle de la raison.

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Il faut bien dire que ce livre est dérangeant. Notamment lorsqu'il décrit l'esprit revanchard, nationaliste à l'extrême qui régnait en 1914. Ainsi, ce « passage à tabac » d'un malheureux qui refusait de s'associer à la liesse populaire. Malheureux à qui CHEVALLIER attribue le titre de « première victime de la guerre. »

 

« Son visage tuméfié est méconnaissable, avec un œil fermé et noir; un filet de sang coule de son front et un autre de sa bouche ouverte et enflée; il respire difficilement et ne peut pas se lever. Le gérant appelle deux garçons et leur commande: “Enlevez-le de là!” Ils le traînent plus loin sur le trottoir où ils l’abandonnent. Mais un des garçons revient, se penche et le secoue d’un air menaçant: “Dis donc, et ta consommation?” Comme le malheureux ne répond pas, il le fouille, retire de la poche de son gilet une poignée de monnaie dans laquelle il choisit, en prenant la foule à témoin: “Ce salaud serait parti sans payer!” On l’approuve: “Ces individus sont capables de tout!” -Heureusement qu’on l’a désarmé! -Il était armé? -Il a menacé les gens de son revolver. -Aussi, nous sommes trop bons en France! -Les socialistes font le jeu de l’Allemagne, pas de pitié pour ces cocos-là! -Le prétendus pacifistes sont des coquins. Ça ne se passera pas comme en 70, cette fois!.

Pour fêter cette victoire, on réclame à nouveau La Marseillaise. On l’écoute en regardant le petit homme sanglant et souillé, qui geint faiblement. Je remarque près de moi une femme pâle et belle, qui murmure à son compagnon: “Ce spectacle est horrible. Ce pauvre homme a du courage…” Il lui répond: “Un courage d’idiot. On ne s’avise pas de résister à l’opinion publique.”

Je dis à Fontan:

Voilà la première victime de la guerre que nous voyons.

-Oui, fait-il rêveusement, il y a beaucoup d’enthousiasme! »

 

CHEVALLIER explique que, finalement, il peut résumer tout ce qu'il a fait durant la guerre par la peur.

 

« — Que vous êtes énervant ! Répondez donc. On vous demande ce que vous avez fait ?

— Oui ?... Eh bien, j'ai marché de jour et de nuit, sans savoir où j'allais. J'ai fait l'exercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des fils de fer, des sacs à terre, veillé au créneau. J'ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter... Voilà !

— C'est tout


— Oui, c'est tout... Ou plutôt, non, ce n'est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, la seule qui compte : J'AI EU PEUR. »



Pourtant, il nous dit que cette peur n'est pas un sentiment honteux, q'elle n'est pas synonyme de couardise, qu'elle est même à la base de toutes les actions d'éclats.

« – Ce terme de peur vous a choquée. Il ne figure pas dans l’histoire de France – et n’y figurera pas. Pourtant, je suis sûr maintenant qu’il y aurait sa place, comme dans toutes les histoires. Il me semble que chez moi les convictions domineraient la peur, et non la peur les convictions. Je mourrais très bien, je crois, dans un mouvement de passion. Mais la peur n’est pas honteuse : elle est la répulsion de notre corps, devant ce pour quoi il n’est pas fait. Peu y échappent. Nous pouvons bien en parler puisque cette répulsion nous l’avons souvent surmontée, puisque nous avons réussi à la dissimuler à ceux qui étaient près de nous et qui comme nous l’éprouvaient. Je connais des hommes qui ont pu me croire brave naturellement, auxquels j’ai caché mon drame. Car notre souci, alors que notre corps était plaqué au sol comme une larve, que notre esprit en nous hurlait de détresse, était encore parfois d’affecter la bravoure, par une incompréhensible contradiction. Ce qui nous a tant épuisés, c’est justement cette lutte de notre esprit discipliné contre notre chair en révolte, notre chair étalée et geignante qu’il fallait rosser pour la remettre debout… Le courage conscient, mademoiselle, commence à la peur. »

 

Le pacifisme. On peut rester pacifiste en faisant la guerre.

 

« Mourir ? Je ne peux pas l'envisager. Tuer ? C'est l'inconnu, et je n'ai aucune envie de tuer. [...] Je n'ai aucune haine, aucune ambition, aucun mobile. Pourtant, je dois attaquer. »

 

La découverte des blessés. D'abord les premiers blessés français.

 

« Ce premier cadavre français précédait des centaines de cadavres français. La tranchée en était pleine. (Nous débouchions dans nos anciennes premières lignes, d’où était partie notre attaque de la veille). Des cadavres dans toutes les postures, ayant subi toutes les mutilations, tous les déchirements et tous les supplices. Des cadavres entiers, sereins et corrects comme des saints de châsses; des cadavres intacts, sans traces de blessure; des cadavres barbouillés de sang, souillés et comme jetés à la curée de bêtes immondes; des cadavres calmes, résignés, sans importance; des cadavres terrifiants d’êtres qui s’étaient refusés à mourir, ceux-là, furieux, dressés, bombés, hagards, qui réclamaient la justice et qui maudissaient. Tous avec leur bouche tordue, leurs prunelles dépolies et leur teint de noyés. Et des fragments de cadavres, des lambeaux de corps et de vêtements, des organes, des membres dépareillés, des viandes humaines rouges et violettes, pareilles à des viandes de boucherie gâtées, des graisses jaunes et flasques, des os laissant fuir la moelle, des entrailles déroulées, comme des vers ignobles que nous écrasions en frémissant. »

 

Et aussi, son tout premier cadavre.

 

« Je me trouvai brusquement nez à nez avec le premier cadavre récent que j’eusse vu de ma vie. Mon visage passa à quelques centimètres du sien, mon regard rencontra son effrayant regard vitreux, ma main toucha sa main glacée, assombrie par le sang qui s’était glacé dans ses veines Il me sembla que ce mort, dans ce court tête à tête qu’il m’imposait, me reprochait sa mort et me menaçait de sa vengeance. Cette impression est l’une des plus horribles que j’ai rapportées du front. »

 

Et la découverte de cadavres allemands qui ne lui inspirent aucune haine ni jouissance malsaine.

 

« En fouillant hors des boyaux, je découvris dans le sous-sol d’une maison deux cadavres allemands très anciens. Ces hommes avaient dû être blessés par des grenades et murés ensuite, dans la précipitation du combat. Dans ce lieu privé d’air, ils ne s’étaient pas décomposés, mais racornis, et un récent obus avait éventré cette tombe et dispersé leurs dépouilles. Je demeurai en leur compagnie, les retournant d’un bâton, sans haine ni irrespect, plutôt poussé par une sorte de pitié fraternelle, comme pour leur demander de me livrer le secret de leur mort. »

 

La vue des « gueules cassées ».

 

« À terre sont affalés des malheureux, des blocs boueux surmontés d’un visage hagard, empreint de cette atroce soumission que donne la douleur. Ils ont le regard des chiens qui rampent devant le fouet. Ils soutiennent leurs membres brisés et psalmodient le chant lugubre monté des profondeurs de leur chair. L’un a une mâchoire fracassée qui pend et qu’il n’ose toucher. Le trou hideux de sa bouche, obstrué par une langue énorme, est une fontaine de sang épais. Un aveugle, derrière son bandeau, lève la tête vers le ciel dans l’espoir de capter une faible lueur par le soupirail de ses orbites, et retombe tristement dans le noir de son cachot. Il sonde le vide autour de lui en tâtonnant, comme s’il explorait les parois visqueuses d’une basse-fosse. Un troisième a les deux mains emportées, ses deux mains de cultivateur ou d’ouvrier, ses machines, son gagne-pain, dont il disait probablement, pour prouver son indépendance : « Quand un homme a ses deux mains, il trouve partout du travail ».

 

Les faux rapports établis par le commandements sur le terrain pour masquer les échecs.

 

« Ce chef habile, qui ne manquait pas de sang-froid dans la présentation des faits, réfléchit qu’aucune mission officielle ne viendrait enquêter sur les lieux. Son rapport transforma notre défaite accidentelle en un récit de défense à outrance, relata le sacrifice de mille hommes cramponnés au terrain, s’ensevelissant sous les ruines. Cette version, si conforme à l’enseignement militaire, fut adoptée d’emblée par le colonel, qui la transmit à la division en l’amplifiant encore. »

 

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