08/02/2018

Vie au front. Témoignage de Marcel PAQUOT, le poète-soldat.

Témoignage de Marcel PAQUOT, le poète défenseur de la langue française derrière l'Yser.

 

Il est né à Liège le 07/07/1891et y décédé le 14/09/1988. Mobilisé sur le front de l’Yser durant la Guerre de 14-18, compagnon de Louis BOUMALl et de Lucien CHRISTOPHE. Compagnon de combat et collègue à l'Université de Liège de Robert VIVIER.

C'est extraordinaire le nombre d'écrivains de valeur, liégeois, combattants de 14-18, qui sont injustement méconnus. Rien n'a été réellement fait dans la région pour les mettre en valeur !

On lui doit une description du camp de RUCHARD où il fut « hospitalisé ». Le camp de RUCHARD, surnommé «  le camp où l'on mourait ».

C'est aussi un témoignage des conditions précaires de la médecine militaire lors de la guerre de 14-18. Au cours de celle-ci, la France a offert l’hospitalité à de nombreuses formations médicales belges. Ce fut le cas du camp pour convalescents du RUCHARD. Ce camp fonctionna du 31-12-14 au 14 -7-17, soit trente mois et demi et qu’il accueillit durant cette période 9.586 convalescents. Peu de témoignages existent au sujet de ce camp. Celui de Marcel PAQUOT est donc précieux.

Il décrit un univers extrêmement dur et souvent inhumain. Avec un extraordinaire taux de mortalité surtout quand on pense qu'on y trouvait des soldats pourtant considérés comme guéris et envoyés en convalescence ! Les registres de l'état-civil de la commune signalent le décès de 79 militaires belges; on trouve 63 pierres tombales belges au cimetière communal ( les autres ayant été rapatriés après la guerre ). 79 décès, soit un convalescent sur 121 !

Le soldat et poète PAQUOT décrivit la vie et de son ami le musicien liégeois Georges ANTOINE avec qui il séjourna dans ce camp.

Marcel PAQUOT, écrira ce que fut sa courte vie dans des pages émouvantes dans " Les Écrivains Belges morts à la guerre ", édité par la Renaissance du Livre Belge, en 1922 ). Malgré une santé très fragile, Georges ANTOINE fut renvoyé au front. IL rentra dans BRUGES reconquise au début du mois d'octobre 1918. Il est mort à Sint-MichielsBruges le 15 novembre 1918  d'une maladie contractée pendant la guerre et, sans doute, des mauvais soins reçus à RUCHARD.

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Voici le texte, élogieux et instructif, de Marcel PAQUOT :

« Survint la guerre, ANTOINE s'engagea. à peine initié au maniement d'une arme, il combattit sous Anvers et fut de ceux qui à l'Yser offrirent au dernier lambeau de la Patrie le dernier souffle de leur poitrine. Après que l'effort ennemi eut échoué, les opérations marquèrent un temps d'arrêt et chacun essaya à revivre pour oublier que le lendemain, peut-être, il faudrait mourir. Comment allait vivre ANTOINE, inactif, étendu sur la paille boueuse d'une tranchée? Dans sa détresse, il écrivit à Vincent D'Indly, le maître dont il ne prononçait le nom qu'avec une ferveur admirative et lui demanda du papier à musique. »

Dans ce texte, nous retrouvons, comme chez les autres écrivains-témoins, cette obsession de la boue:

« L'appel fut entendu, et c'est accroupi dans le fumier qu'ANTOINE recopia de mémoire, pour l'envoyer à son maître, la Sonate en la bémol pour piano et violon qu'il avait composée dans le calme des derniers mois de la paix. Peu après, épuisé par la rude existence du front, ANTOINE tomba malade. Bientôt on le réformait. Un matin, il se trouva rejeté dans la vie, affaibli et sans aide. Il s' établit en Bretagne, donna des leçons, gagna son pain, et fiévreusement comme ceux qui ont une œuvre à accomplir et dont les jours sont comptés, se remit au travail. »

Dans la suite, il nous montre que l'on était sans pitié. Même réformé, on pouvait être réaffecté :

« Quelques mois plus tard, ANTOINE redevint soldat. On l'envoya au camp de convalescence du RUCHARD où je le retrouvai en août 1916. C'est le sort des choses usées qu'on les laisse se chauffer au soleil. Pendant les belles journées d'automne, nous allions lui demander un regain de confiance et de force; nous nous remplissions les yeux des apothéoses magnifiques du ciel tourangeau; puis, le soir tombé, nous allions recueillir du bois dans la forêt, car les nuits étaient froides. Rentrés au camp avec notre précieuse provision, nous faisions un grand feu qui chantait en dégageant une odeur de résine et, à la lueur des bougies, nous écrivions. (ANTOINE composa à cette époque : Wallonie ; La Joie d'aimer). »

Puis nous avons la sinistre description du camp:

« L'hiver fut mauvais, le charbon manqua au camp et une garde sévère empêcha nos fuites dans la forêt. Mon ami retomba malade. Cependant il se rétablit assez vite, grâce au soleil hâtif cette année-là. Les beaux jours nous rendirent témoins de la féerique floraison du sol en Touraine. Nous  passions de longues heures dans ce cadre émouvant. Nous nous plaisions à reconnaître dans la douceur fuyante des lignes et la nuance délicate des lumières, quelques-uns des aspects de notre terre wallonne; nous sentions que ce sol était aussi le nôtre, que cet air de fraîcheur et de sèves était le même qui courait sur nos bruyères, et quand nous chantions la douceur de cette terre hospitalière, il nous semblait célébrer aussi celle de nos aïeux. »

Enfin, c'est le renvoi sur l'Yser de soldats mal guéris :

« Au mois de l'année 1917, nous fûmes séparés. Je revis l'Yser, tandis qu'Antoine était envoyé au camp de Parigné l'Evêque où l'on fit de lui un cantinier. Lorsqu'en 1918, au front belge, je fondai (avec Louis BOUMAL et Lucien CHRISTOPHE) les Cahiers, une revue de littérature et d'art dont le but était d'affirmer notre spiritualité française, ANTOINE fut aussi des nôtres. C'est qu'il n'était pas qu'un musicien, c'était un honnête homme au sens classique de ce mot. il pensait avec Maurras "que les plus puissantes doctrines – l'art et la science – ont besoin des lettres humaines, qu'elles en ont besoin pour se penser". Sa force était d'avoir compris  l'importance qu'a un artiste à se définir, ne fût-ce que pour pouvoir se contrôler. Nul n'était d'un esprit plus ouvert à toutes les hardiesses de l'art contemporain, mais nul n'avait davantage le respect des maîtres qui élevèrent la musique à un rang éminent des arts et en firent la langue des âmes. Il croyait en son étoile parce qu'il savait où et comment elle le conduirait, le cerveau révisant chez lui le jeu subtil des fibres du cœur. Ainsi doué, servi par une vaste culture et par une plume habile, Antoine aurait pu jouer un rôle important dans la critique musicale, mais le temps lui a manqué et il n'a écrit que quelques chroniques. Au cours de l' année 1918, il trouva encore le temps et la force de composer "Veillées d'armes", un poème pour orchestre. 

Le sacrifice ultime, que l'on aurait pu -dû- empêcher :

« Cependant l'offensive qui devait nous donner la victoire se préparait. Incapable de combattre, Antoine voulut au moins revenir au front et se rendre utile  à ceux qui allaient sacrifier leur vie. Il eut la joie d'entrer dans Bruges reconquise, mais y mourut brusquement de la grippe, le 15 novembre 1918, sans avoir revu les premiers clochers de sa terre wallonne. Il avait 26 ans. La Belgique perdait en lui le meilleur de ses jeunes musiciens. »

 



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