04/02/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Louis MAUFRAIS ( médecin militaire ).

 

Témoignage ( posthume ) de Louis MAUFRAIS

Médecin militaire au font.

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Louis MAUFRAIS (1889-1977) était externe à l’hôpital Saint-Louis, il se trouve en vacances au moment de la déclaration de la guerre. Il reçoit sa feuille de route le 3 août. IL est nommé médecin auxiliaire dans le service de santé.



Il rejoint alors le front et découvre les tranchées. Il va y rester quatre ans pendant lesquels il côtoie la mort, les pieds dans la boue et les mains dans le sang, jour et nuit enterré au fond de postes de secours secoués par le souffle des obus. Quand il a un moment de repos, il prend des notes, photographie, pour raconter la souffrance, celle de ses camarades, la sienne, mais aussi l'amitié, le burlesque, l'absurde.



En fait, l'ennemi contre lequel il s'est battu, c'était contre la mort de ses compagnons, les obus, les shrapnells, la boue, les gaz, ces cadavres qu'il écrasait en transportant des mourants de boyau en poste de secours. Après la guerre, il restera à l'armée comme médecin militaire.

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En 2001, sa fille découvre ses témoignages, ses photographies prises au cours de la guerre. Celle-ci en a conçu un livre "J'étais médecin dans les tranchées ". On peut regretter que cela n'ait pas été publié au lendemain de la guerre compte tenu de la valeur du témoignage et de sa qualité littéraire. Ce témoignage nous montre l'état de misère et d'impréparation de la médecine militaire.

Voici quelques extraits:

« Alors nous nous avançons. Nous trouvons des gars qui cherchent on ne sait quoi, l’air hagard. Il y en a qui titubent. Un peu plus loin, qu’est-ce que je vois ? Des Allemands. Je dis à Cousin : – ça y est mon vieux, nous sommes prisonniers. – Oh, me répond-il, ce n’est pas possible, les Allemands n’ont pas d’armes.

Eh bien oui. Aucun d’eux n’est équipé, pas plus les Allemands que les Français. Les hommes se croisent, ils ne se parlent pas. Tous, ils sont brisés. Plus bons à rien. Dégoûtés de tout. De la guerre en particulier. Les Allemands comme les Français, ils sont à chercher quelque chose, des blessés, des morts, ou rien ».

 

On trouve cette remarque intéressante au sujet du brassage social induit par l’expérience militaire :

 

« Je trouve tout à fait extraordinaire de pouvoir discuter amicalement avec des gens que je n’aurais jamais eu l’occasion de rencontrer dans la vie civile ».

 

Son récit est évidemment intéressant pour l'histoire des premiers soins. Il évoque ses pratiques de médecin de tranchées, dans les postes de secours de première ligne:

 

« Je suis découragé. Par moments, il y a quinze à vingt blessés à évacuer. Je demande des renforts au régiment et aux musiciens. Le chef de musique me fait répondre qu’un saxophone vient d’être évacué et que, s’il donne encore des hommes, la musique cessera d’exister. Alors, on fait appel aux brancardiers divisionnaires, qui font le service entre les postes de régiments et les hôpitaux de l’arrière ».

 

Il parle aussi des simples soldats amenés à l'aider: les brancardiers. Particularité du statut des soignants, la neutralité, notion complètement absurde. La Convention de Genève n’est pas toujours respectée. Au front, personne ne croit plus en l’immunité du personnel de santé: es obus ne choisissent pas leurs cibles, et parce que peu de « trêves des brancardiers » sont effectivement accordées dans le combat.

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« Parmi les brancardiers bénévoles et les convoyeurs volontaires qui effectuent les évacuations, quelques-uns reviennent mais pas tous. Les autres préfèrent rester aux cuisines, en fin de compte. Faut-il leur en vouloir ? Ils risquent leur vie à chaque trajet. Au poste de secours, nous vivons dans l’attente des brancardiers, qui arrivent souvent trop tard, pour les blessés les plus graves »

 

 

 « Malgré le bruit des balles, mes camarades de l’infirmerie ont parfaitement dormi. C’est tous des gars aguerris qui vivent ce métier-là depuis le début du mois d’août. Ils ont fait la retraite de la Marne, la bataille de la Marne, sont remontés se battre à Sézanne, puis finalement au fort de la Pompelle et, de là ; ils sont partis participer à la guerre des Flandres. Rien ne les impressionne plus. Les bruits sont ceux de leur vie quotidienne. Leur sensibilité devant les atrocités s’est émoussée. C’est indispensable. Ils cherchent un dérivatif à leurs pensées en remontant les mois, les années pour retrouver des souvenirs de famille, de caserne, de femme… Voilà comment je me trouve bientôt entraîné dans leur vie privée sans l’avoir cherché. Car, dans les tranchées, on ne se cache rien entre copains »

 

Et, lancinante, cette obsession de la boue:

 

"Dans la tranchée nous vivions constamment dans l'humidité, la boue, la neige et, surtout le froid.


L'hiver était particulièrement rigoureux. Depuis que j'étais en ligne, à savoir pas loin de huit jours, je ne m'étais pas réchauffé une seule fois. On avait froid au nez, aux oreilles, aux mains.... nos pieds enserrés dans des chaussures pleines d'eau macéraient, gonflaient. Il était formellement INTERDIT DE SE DECHAUSSER. Il en résultait des espèces d'engelures qui s'infectaient, et les pieds gelaient.


Une affection extrêmement sérieuse, qui me fit évacuer un grand nombre d'hommes, dont certains restèrent estropiés pendant des années." 

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Autre obsession, l'absence totale d'hygiène:

 

" Nous lui faisions son pansement tous les deux jours. Chaque fois nous trouvions la plaie comme remplie de riz ou de semoule. C'étaient des asticots et des œufs d'asticots. On commençait par vider tout cela avec une cuillère puis avec une spatule pour compléter le nettoyage. Enfin on lavait et on rembourrait le pansement de compresses stériles. Deux jours plus tard, tout était à refaire. Et bien, il arriva quelque chose d'incroyable : la plaie devint absolument propre, et des bourgeons de cicatrisation poussèrent sans aucune espèce de pus ni d'infection ! J'avais déjà remarqué bien des fois que les plaies souillées d'asticots évoluaient admirablement. Ces observations furent faites par quantité de médecins du front. Elles servirent après la guerre, à la mise au point d'un procédé de cicatrisation par broyage d'asticots."

 

Et:

 

" Nous avons à peine assez d’eau pour laver nos mains pleines de boue. On passe les plaies à la teinture d’iode, qui fixe le sang. Les blessés sont très choqués, mais en 1915, en première ligne de bataille, nous n’avons rien comme antichoc. Il ne faut pas songer à faire des transfusions intraveineuses ; rien n’est propre. Les transfusions sanguines sont tout aussi impensables ; on ignore les groupes sanguins et autres groupes Rhésus. Avec les infirmiers, nous faisons des pansements. Après un nettoyage des plaies, on applique de gros pansements tout préparés de l’armée, pratiques peut-être mais absolument inopérants."

 

Et son expérience personnelle de la diarrhée:

 

" J’ai aussi de la fièvre, et plus du tout d’appétit. Comme les autres, je vais dans le fond des trous. Et là, je me mets à rêver à ce vieux siège en bois si confortable, à cette chasse d’eau au bruit de cascade sympathique."

 

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