31/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Wilfred OWEN, poète anglais-engagé volontaire.

 

Témoignage de Wilfred OWEN, poète anglais-engagé volontaire.

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OWEN est né le 18 mars 1893 et mort au combat le 4 novembre 1918. Il est très connu en Angleterre et est souvent considéré comme le plus grand poète de la Première Guerre mondiale.

 

Il s'enrôle le 21 octobre 1915. Après un entraînement de sept mois au camp de Hare Hall dans l'Essex,  il fut affecté comme lieutenant en second dans le Régiment de Manchester. En janvier 1917, il obtint le grade de sous-lieutenant. Son existence fut transformée par les expériences traumatisantes qu'il vécut lors de la Bataille de la Somme.

Il tomba dans un trou d'obus et fut blessé par un éclat d'obus de mortier qui provoqua chez lui une commotion cérébrale et le laissa plusieurs jours inconscient sur un talus à côté des restes de l'un de ses collègues officiers. Rescapé, OWEN souffrit de neurasthénie et fut envoyé à l'hôpital à EDIMBOURG pour être soigné. Il rentra au front le 1° octobre 1918. Il fut tué le 4 novembre 1918 lors de la grande offensive finale près du CATEAU-CAMBRESIS. Sa mère fut avertie de sa mort alors même que les cloches de la paroisse sonnaient pour annoncer l'Armistice.

 

Ce poème, écrit en 1917, compte parmi les plus célèbres de Wilfred OWEN :


Hymne à la Jeunesse condamnée

Quel glas sonne pour ceux qui meurent comme du bétail ?
Seule, la colère monstrueuse des canons,
Seul, le crépitement rapide des fusils hoquetants
Peuvent ponctuer leurs oraisons hâtives,
Pour eux, pas de prières ni de cloches dérisoires,
Nulle voix endeuillée hormis les chœurs, —
Les chœurs suraigus et démentiels des obus gémissants ;
Et les clairons appelant pour eux depuis de tristes comtés.

Quelles chandelles seront tenues pour leur souhaiter bon vent ?
Non dans la main des garçons, mais dans leurs yeux,
Brilleront les lueurs sacrées des adieux,
La pâleur du front des filles sera leur linceul,
Leurs fleurs, la tendresse d'esprits silencieux,
Et chaque long crépuscule, un rideau qui se clôt.

 

Ses poèmes, souvent réalistes et décrivant la brutalité et l'horreur de la guerre de tranchées et des attaques au gaz, tranchent fortement avec l'opinion que le public porte sur la guerre à l'époque, et avec les vers patriotiques d'autres célébrités. On peut comparer avec l'oeuvre de Louis BOUMAL.

Parmi ses poèmes les plus connus, on peut citer Dulce Et Decorum Est :

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Dulce et decorum est.*


Pliés en deux comme de vieux mendiants sous leur sac,
Cagneux
1, toussant comme des vieilles, nous jurions dans la fange,
Quand enfin nous tournâmes le dos aux éclairantes.
Nous avions pris la longue route de notre lointain repos.
Les hommes marchaient endormis. Beaucoup allaient sans chaussures.
Avançaient en boitant, les pieds en sang. Tous estropiés, aveuglés,
Saoul de fatigue, sourds même aux huhulements
Des 5.9
2 lents, dépassés, qui tombaient derrière eux.
Gaz ! Gaz ! Vite, les gars ! En panique on déballe,
On passe juste à temps les masques encombrants....
Mais quelqu'un hurle encore, titube,
Se débat tel un homme dans le feu et la chaux....
Forme vague derrière les verres troubles, l'épaisse lueur verte,
Comme au fond d'une mer je le vis se noyer.



Dans tous mes rêves, sous mes yeux impuissants,
Il s'écroule à mes pieds, crache, suffoque, se noie.

Si toi aussi, dans tes cauchemars, tu pouvais suivre
La charrette dans laquelle on jeta
Et voir ses yeux blancs rouler dans sa face,
Sa face pendante, comme d'un démon malade de son péché,
Si toi aussi, à chaque cahot
 tu pouvais entendre
Le sang couler à gros bouillons de ses poumons rongés,
Obscène tel un cancer, amer comme le pus
de plaies atroces et incurables sur des langues innocentes-
- Alors, mon ami, tu ne raconterais plus avec tant d'allant
4
A des enfants avides de gloire désespérée
Ce vieux mensonge: Dulce et decorum est
pro patria mori.
"Il est doux et glorieux de mourir pour la patrie"



*Dulce et decorum est pro patria mori » est une expression latine tirée d'une strophe du poète HORACE, qui signifie « Il est doux et glorieux de mourir pour sa patrie ». Ce texte est bien connu et souvent cité par les partisans de la Première Guerre, au début.

Ici, c'est sa remise en cause. Le poème exhorte à l’héroïsme. Pourtant ici les « héros » sont comparés à des vieilles, des sous hommes malades et fragiles. Il Interpelle le lecteur pour lui faire prendre conscience des horreurs vécues.

« langues innocentes », « enfants avides de gloire désespérée » : c'est un rappel de l’enthousiasme « artificiel » crée par le gouvernement pour inciter les jeunes à partir au combat.

« vieux mensonge », évoque la citation latine proverbiale. Ce n’est pas parce que c’est un proverbe que c’est vrai.

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30/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Louis BOUMAL, le poète-soldat, décoré mais désabusé.

Témoignage de Louis BOUMAL

Poète wallon et soldat d'élite, mais désabusé.

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Louis BOUMAL, est né le 11 mai 1890 à LIEGE. Il est mort à SAINT-MICHEL-LEZ-BRUGES le 11 octobre 1918. Destin tout-à-fait tragique : après avoir passé toute la guerre et échappé plusieurs fois au pire, il décède un mois avant la fin de celle-ci, terrassé par la grippe espagnole !

 

Il fut un écrivain et poète belge en même temps qu'un militant wallon et profondément chrétien. Il était, en 1914, professeur de rhétorique à l'Athénée Royal de BOUILLON.

 

Il avait conquis sur le champ de bataille le grade de lieutenant et avait été fait Chevalier de l'ordre de la Couronne. Il raconte d'ailleurs, dans ses écrits, la cérémonie de remise de cette décoration:

« 25 février 1916.


Depuis quelques jours cela ne va plus. Hier, à bout de forces, j’ai dû m’aliter et si me voilà debout ce matin, c’est que je dois me rendre à La Panne pour être décoré par le Roi.

La pièce où l’on nous rassemble n’est pas meublée. Aux murs des tapisseries aux couleurs austères. Par une baie vitrée on découvre au loin la mer sonore qui roule une écume jaunâtre sur la grève. Nous sommes là une centaine, officiers et soldats, qui attendons. La porte s’ouvre. On l’annonce : le Roi. C’est bien lui, pareil à mon souvenir et tel que je le vis à Liège. Il nous salue. Il s’appuye [sic] à la muraille, face à nous tous, pour nous parler.


Il s’exprime avec lenteur, presque avec gêne. Il dit sa confiance en nous et comment notre division mérita son estime durant la guerre. Il rappelle nos batailles. Il n’a rien oublié.


Puis il commence à épingler les décorations sur les poitrines. Familial, il trouve pour chacun les mots qui conviennent. Celui-là est un grand Roi qui sait être le père de ses sujets.


Maintenant c’est mon tour. Je ne suis pas ému. Cela m’étonne même un peu. Je salue et rectifie la position. On lit à
voix haute ma citation à l’Ordre de l’Armée. Le Roi durant la lecture m’attache sur la capote l’Ordre de la Couronne et la Croix de Guerre. Il me regarde et je le regarde. Que va-t-il me dire ? Il me félicite et parle du dévouement connu des officiers du cinquième de ligne. Il me demande le nom de ma ville. Je réponds : Liège. Alors, le Roi sourit avec finesse et bonté. Il sait qu’il va me rendre exultant, il sait maintenant ce qu’il faut me dire. Il ponctue : "Liège m’a donné des soldats qui se sont toujours distingués au cours d’une campagne de vingt mois. La Cité Ardente est une terre d’héroïsme."
Je sens que je rougis de fierté, pour toi, ô ma Liège, pour toi, mon père, pour toi, ma femme bien-aimée ! Me voilà confus. Je ne sais plus quoi dire. Le Roi sourit avec plus de bonté encore, me serre la main et s’en va.
Je le regarde s’en aller. Son amical visage incliné tout à l’heure vers moi, c’était le visage de la Patrie. »

Louis BOUMAL a décrit la souffrance morale du soldat belge par des poèmes. Contrairement à beaucoup d’écrivains-combattants, il expose abondamment sa nostalgie, ses sentiments d’homme de lettres séparé de sa femme, de son enfant, de sa région natale. En fait, en se décrivant, il décrit exactement les souffrances morales de tous les soldats, éloignés de leur monde familier.

 

Ainsi, ce poème, écrit en Normandie. La Normandie qui lui rappelle les paysages de sa Wallonie:

 

Aussi monotone et triste que l'heure,
Avec tes parfums de roses mouillées,
Je reconnais mal ta chanson qui pleure,
O pluie de l'été, propice aux feuillées.

Sous les seringas aux parfums étranges
Et sous les pommiers qui courbent leurs branches,
Entre les bouleaux des forêts natales,
Tu pleurais jadis d'une voix égale.

Si loin de mon rêve, à présent, tu passes,
Un ciel inconnu sème tes averses,
Aucun air wallon chez toi ne converse
Et c'est un ennui que rien ne me chasse.



Au front, seule la relève des tranchées semble importante ! Qu’elle est triste, inhumaine et dégradante la vie du soldat dont le désir se réduit à survivre:

Déjà les Pâques sont passées
Où l'on promit d'être plus sage.
Il n'en reste, dans la pensée,
Que plus ou moins selon les âges.

Comme il a neigé ce dimanche !
On enviait d'être sur terre
Pareil aux flocons d'ouate légère
Qui pleuvaient parmi les branches.

Hélas ! les jours fêtés nous ne les comptons plus
Comme au calendrier les feuilles arrachées ;
Et dans ce soir pascal davantage nous plut
Le relève de nos tranchées.

Que si, dans notre âme chrétienne,
Il arrive qu'on se souvienne
En regrettant sa candeur ancienne,
Puisqu'il convient d'être sage,
On se distrait en regardant le paysage
Où la lune et nos rêves voyagent.

Alveringhem, 11-4-17



Et ici, l'obsession des craintes concernant le retour au foyer, plus tard mais quand ?

 

Lorsque tu recevras des lettres de l'absente
Et que tu souriras d'un air simplement triste,
On dira que ton cœur s'accoutume à l'attente
Et que ton désespoir est un regret d'artiste.

Et lorsqu'on te verra, selon ton habitude,
Assis dans l'herbe à lire au cœur d'un ancien livre,
On croira que tu tiens à la douceur de vivre
Et qu'un puissant orgueil peuple ta solitude.

Mais toi, ne réponds rien. Garde au fond de toi-même,
En ta fierté voulue et ta rancœur contrainte,
Avec l'arrachement de la dernière étreinte,
La cendre d'un amour que chante ton poème.

Isenberghe, 24 août 17



Dans le texte suivant, il montre sa tristesse de voir sa sensibilité atteinte par la dureté et de la cruauté de son expérience au front. Il se sent usé. Il est persuadé qu’il sera incapable d'encore s’émerveiller de la vie au retour chez lui après la guerre:



« Cette race de soldats et de travailleurs têtus aura tôt fait de reconstruire ses temples et d’ensemencer ses terres…Mais vous, bonheurs anciens, rêves d’études et d’art, travaux abandonnés, calmes amours qui remplissiez la vie, que serez-vous devenus ? La matière qu’on mutile, se répare, mais l’âme qui a trop souffert ne connaît plus la joie. »

 

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On a aussi, sauvés de la destruction, ses « Carnets de campagne »

qui occupent une place particulière dans son œuvre. C'est en fait le journal intime d’un jeune intellectuel confronté à l’horreur et à l’absurdité de la guerre. Il y rend compte, au jour le jour, de son quotidien et de ses pensées intimes mais aussi de ses réflexions littéraires et de ses idées politiques ou philosophiques.

Ainsi, il nous livre cette description de l'inondation de la plaine de l'Yser avec, comme chez tous les autres, cette obsession de la boue:

« Voici l’endroit. Des abris sont aménagés à même la digue qui contient l’Yser. J’occupe une cabane avec mon escouade. Mais c’est qu’on y est à l’aise ! Un abri bien clos, de la paille fraîche, un feu de bois… chacun s’arrange un coin.
Je prends la garde avec mes [5 v
o / 15] hommes de 10 à 12. De la digue et de la tranchée de combat, on distingue vaguement sous le brouillard, la tâche blanche que fait l’Yser.


Nuit sans alerte.


À l’aube, un soleil à peine rouge sort du brouillard comme par surprise. Je reprends la garde. Quelques vapeurs flottent encore sur l’eau. Des mouettes criaillent, grands oiseaux invisibles
Enfin, le paysage se dessine.


L’Yser étale à perte de vue, jusqu’à 1200 ou 2000 mètres, ses eaux frissonnantes. De ci de là des branches d’arbres qui sortent du fleuve comme des bras de noyés. Des languettes de terre herbeuse finissent en pointe là-bas, du côté où les Allemands veillent.

...

Tout contre la tranchée, une demi-douzaine de vaches flottent la panse à l’air. Le vent charrie de gauche et de droite leur importune dépouille.
Je reste à rêver, devant le fleuve où j’ai vécu tant d’heures douces et d’heures tragiques. J’ai bu avec délices cette eau de pourriture, de sel et de sable ! Aujourd’hui, c’est une sinécure la vie de tranchée. »

 

Et cette réflexion étrange de la part d'un soldat décoré, promu au rang d'officier et bien noté concernant le corps des officiers de carrière :

 

«  ...type de vieux officiers qui se sont faits en traînant dans les casernes et les cabarets, une deuxième nature brutale et alcoolique. Pour eux, le soldat n'est qu'un numéro matricule, une chose taillable et corvéable. Ils n'imagine pas qu'on souffre autant d'une parole grossière que d'une blessure. Ils sont sans indulgence... »

 

Et il n'hésite pas non plus à décrire sa peur:

 

« des désirs insensés me prennent de me sauver, de fuir, de fuir...

...je songe à la stupidité de cette guerre qui ne rapportera rien à personne sinon des ruines, des ruines... »

 

27/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Léon WERTH, l'anarchiste-engagé volontaire.

Témoignage de Léon WERTH.

L'anarchiste-engagé volontaire.

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Léon WERTH, né en 1878 et mort en 1955, est un personnage de sensibilité anarchiste impossible à classer dans la littérature française. Sa famille paternelle est d'origine juive alsacienne.

 

En 1914,il part volontaire pour le front afin de défendre son idéal d’homme libre qui va faire « la guerre à la guerre ». Il est pourtant libertaire, antimilitariste, jauressien et internationaliste.



Au front, il vivra 15 mois de cauchemar avant d’être blessé et réformé en 1916. Et (re)deviendra un pacifiste. Au front, il consigna son expérience au quotidien dans plusieurs carnets.

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Son roman, rédigé entre 1916 et 1917, « CLAVEL soldat » parut juste après la guerre en 1919 et fit scandale. Ce roman, c’est Léon WERTH livrant ses souvenirs du front. Après parut « CLAVEL chez les majors »  la suite de  « Clavel soldat »

 

Pourquoi un scandale ? Par la voix de CLAVEL, il raconte le terrible quotidien : la boue, les attaques suicidaires, les obus, les blessés qui hurlent, les morts, … Il n’épargne personne et surtout pas ses camarades de tranchée, des hommes du peuple, des paysans, des ouvriers, des petits fonctionnaires. « Salauds … Ce sont des salauds ». Il a honte pour eux. Il a honte de lui.

 

Quand CLAVEL parle, c'est lui qui parle. Ecoutons-le:

 

« Les gouvernements ont répandu par leurs agences, ils ont répandu par leurs socialistes et leurs anarchistes complices du jeu, l’idée que cette guerre était la dernière des guerres, la guerre tueuse de la guerre …  Si j’ai prétendu faire la guerre pour imposer la paix, c’est parce qu’on m’a trompé… peut-être parce que j’ai bien voulu m’être trompé, parce que cela m’épargnait la révolte ou la désertion qui obligent à des actes difficiles … »

 

Ce qui le taraude, c'est l'ennui. L'ennui et la boue:

 

« Le vin... Il n'y a que le vin, la boue et les cadavres, les uns vivants, les autres morts. Et l'ennui, un ennui auparavant inconnu, l'ennui jusque dans les mains, jusque dans les pieds, un ennui qui fourmille, tout cela pour rien... rien... rien. Clavel en est sûr, maintenant : Pour rien. C'est cela l'horrible et cela seulement. Et la plupart ont perdu la force même de s'ennuyer. L'ennui devient le signe de ceux qui ne sont pas morts à tout. À connaître leur ennui, combien sont-ils? dix, cent, mille peut-être et ceux-là sont prêts à se joindre des deux côtés des lignes. Et moi-même, quel est mon souci? se demande Clavel... Je n'ai plus en moi que la sensation du temps qui coule, le désir qu'il coule plus vite, et un dégoût toujours croissant, non pas de la mort, mais de cette mort-là. »

 

La peur non pas de la mort en tant que telle, mais la mort à la guerre. Mort qu'il juge stupide:

 

« Clavel pense à la mort. Il n'en a aucune épouvante hébétée de cauchemar. Il ne redoute pas l'au-delà. Mort, il rentrera dans la nécessité universelle. Seul disparaîtra le petit hasard de personnage qu'il est et son lien à d'autres personnes. C'est cela simplement qu'il voudrait préserver et les imprévus possibles de la vie qu'il pourrait vivre encore si nul accident de guerre ne la supprime. Il n'a pas peur de la mort. Il veut bien mourir, mais pas à la guerre. »

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La saleté des tranchées: 

 

« la paille [sur laquelle on dort] est souillée de crachats, de boue, de débris d’aliments, de linges sales, d’urine aussi quelques fois, mais c’est de la paille quand même »

 

Ce témoignage de la condamnation d'un soldat pour « lâcheté »:

 

« Vingt ans de réclusion avec dégradation militaire. «Est resté à l'arrière le jour de la dernière attaque». Les troupes sont en carré dans un champ. Le ciel a bleui. L'orfèvre déplace ses sacs de nuages, ses vieux torchons gris.

    • Ouvrez le banc...

On entend vaguement la lecture du jugement.


Puis l'homme doré, à cheval :

    • Soldat... vous êtes indigne de porter les armes... nous vous dégradons.

L'homme passe devant les compagnies. Il sort du carré. On le remet aux gendarmes.

Les troupes défilent. Les hommes titubent, le corps en avant, comme si la boue les écorchait. La «clique» marche en avant. C'est la première fois depuis la guerre que Clavel entend des tambours et des clairons. Ils le font penser à la paix, à la petite ville où il fit son service militaire. Le tambour-major est en tête. Il a retrouvé Montélimar, Romans et d'autres villes où il défila. Il va de son pas chronométré, de son pas de métronome et balance le buste de droite à gauche et de gauche à droite. Puis il se retourne, et marche à reculons d'un pas de ballerine. »

 

Dans le second roman, il s'en prend à quasi tout le monde qu'il dénonce pour lâcheté. Rien d'étonnant à ce que ses romans aient fait scandale surtout si près de la guerre. Ils étaient tout à l'opposé des sentiments patriotiques.

 

« Car s’il suffisait d’être lâche, pour être méritant, quelle belle époque serait la nôtre. Lâches, ceux qui s’embusquaient en affirmant leur patriotisme; lâches, ceux qui font triompher leurs conceptions diplomatiques ou leur foi patriotique par la mort des plus jeunes ou des plus exposés; lâches, ceux qui se font un mérite d’un risque auquel ils ne peuvent se soustraire; lâches aussi, s’ils l’acceptent comme une nécessité supérieure; lâches alors, parce que trop bêtes. Lâches, les femmes qui envoient leurs enfants à la belle gué-guerre et qui sont prises du même émoi que la maîtresse du toréador quand elle le voit face au taureau. Lâches, les femmes qui portent glorieusement le deuil de leurs enfants, comme si la suprême lâcheté n’était pas de remplacer par une comédienne attitude le deuil qu’on n’a pas sur le cœur. Lâches… parce que sont lâches les femmes qui ont, si leur fils meurt, une autre sentiment que la révolte, un autre mouvement que le sanglot. Lâches… oui, lâches, tous lâches, les femmes, les civils et les soldats… »

Et il avoue sa peur. Cela aussi était contraire au mythe du poilu plein de courage :

« Et si vous pensez que j’ai peur pour ma peau, tout simplement, oui… J’ai peur pour ma peau. J’ai peur des obus, j’ai peur des balles, j’ai peur des bombes, j’ai peur des grenades, j’ai peur des baïonnettes, j’ai peur des couteaux, j’ai peur de tous les instruments et de tous les engins qui écrasent, arrachent, transpercent ou coupent. Les autres aussi… mais ils ne le disent pas ou ils sont trop bêtes pour s’imaginer le risque. Les bœufs qui paissent aux champs n’ont pas peur de l’abattoir. Et j’ai peur aussi des poux et des puces… peur de la caserne et peur du dépôt… peur du conseil de réforme… qui pourrait me récupérer… vous entendez bien… peur de me mettre nu encore une fois devant un général, des scribes et des médecins, peur d’être encore palpé, ausculté, percuté… peur enfin… J’ai peur… »

24/01/2018

Témoignage de Eric Maria REMARQUE

Témoignage de Erich-Maria REMARQUE, jeune allemand rebelle.

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Erich Maria REMARQUE, est né le 22 juin 1898 sous le vrai nom de Erich Paul Remark, et est mort le25 septembre 1970 à LOCARNO. Déchu de sa nationalité allemande en juillet 1938, il fut naturalisé américain en 1947.

 

Après avoir passé ses examens dans l'urgence, il est incorporé dans l'armée en 1916 et envoyé sur le Front de l'Ouest en juin 1917. Là, rapidement, dès la fin juillet, il fut blessé par des éclats de grenade, au cou et aux membres.

 

À la fin de la guerre, il est hospitalisé à l'hôpital militaire de DUISBURG. Il est démobilisé en janvier 1919 et il renonce officiellement à toute médaille ou décoration.

 

En 1929, il publie A l’Ouest rien de nouveau, un roman qui raconte l'expérience d'un jeune soldat au front, Paul BÄUMER. Ce dernier s'engage dans l'armée impériale allemande avec plusieurs de ses condisciples lycéens, encouragés par l’un de leurs professeurs. Après avoir survécu à un camp d'entraînement sous la coupe d'un caporal sadique, ils sont envoyés sur le front. Là, ils découvrent le vrai visage de la guerre: l’horreur des combats, les assauts voués à l’échec, les corps à corps sanglants, la boue des tranchées. Un par un, ils seront tués. Très peu en reviendront…



Ce roman est quasiment autobiographique. Il y raconte ses propres expériences. En quelque sorte Paul BÄUMER, c'est lui...sauf que lui, il n'était pas engagé volontaire mais un appelé du contingent.

Erich Maria REMARQUE en dit lui-même, « ce  ( roman ) n’est pas une accusation, ni une profession de foi ; il essaie seulement de dire ce qu’a été une génération brisée par la guerre, même quand elle a échappé à ses obus ».

Ce livre d’inspiration profondément pacifiste connut un succès de librairie extraordinaire en Allemagne. Il fut bientôt traduit dans toutes les langues.

 

Il a été porté à l’écran dès 1930 par Lewis MILESTONE. Ce film provoqua aussitôt en Allemagne de violentes réactions de l’opinion nationaliste et surtout du parti nazi alors encore en formation. Rien d'étonnant à ce qu'il ait été promis promis aux flammes de l’autodafé organisé par les nazis le 10 mai 1933. Et à ce que l'auteur ait été déchu de la nationalité allemande en 1938.

 

Une seconde adaptation a été réalisée en 1979 par Delbert MANN.

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Voici un passage dans lequel le jeune BÄUMER fait part de sa désillusion par rapport à la propagande qui l'avait exalté :

 

"Je suis jeune, j'ai vingt ans : mais je ne connais de la vie que le désespoir, l'angoisse, la mort et l'enchaînement de l'existence la plus superficielle et la plus insensée à un abîme de souffrances. Je vois que les peuples sont poussés l'un comme l'autre et se tuent sans rien dire, sans rien savoir, follement, docilement, innocemment. Je vois que les cerveaux les plus intelligents de l'univers inventent des paroles et des armes pour que tout cela se fasse d'une manière raffinée et dure encore plus longtemps. [...] Que ferons nos pères si, un jour, nous nous levons et nous nous présentons devant eux pour leur demander des comptes ? Qu'attendent-ils de nous lorsque viendra l'époque où la guerre est finie ? Pendant des années, nous avons été occupés qu'à tuer ; ç'a été là notre première profession dans l'existence. Notre science de la vie se réduit à la mort. Qu'arrivera-t-il donc après cela ? Et que deviendrons-nous ?"

 

Et ce passage où il décrit l'impact causé par la terreur sur les corps:

 

Encore une nuit. Nous sommes maintenant pour ainsi dire vidés par la tension nerveuse. C’est une tension mortelle, qui, comme un couteau ébréché, gratte notre mœlle épinière sur toute sa longueur. Nos jambes se dérobent ; nos mains tremblent ; notre corps n’est plus qu’une peau mince recouvrant un délire maîtrisé avec peine et masquant un hurlement sans fin qu’on ne peut plus retenir. Nous n’avons plus ni chair, ni muscles ; nous n’osons plus nous regarder, par crainte de quelque chose d’incalculable. Ainsi nous serrons les lèvres, tâchant de penser : cela passera… Cela passera… Peut-être nous tirerons-nous d’affaire.”

 

Et cette absence d'humanité, même de la part de ceux qui, seuls, auraient dû encore en montrer ( les médecins militaires):

 

« Kat raconte une des histoires qui ont fait tout le tour du front, depuis les Vosges jusqu'aux Flandres, l'histoire d'un médecin-major qui, lors d'une visite médicale, lit à haute voix des noms et, lorsque l'homme s'avance, dit, sans le regarder :

- "Bon pour le front. Nous avons besoin de soldats là-bas."

Voici qu'un individu ayant une jambe de bois se présente ; le major répète :

- "Bon pour le front."

(en racontant cela, Kat élève la voix) l'homme lui dit :

  • "J'ai déjà une jambe de bois, mais si maintenant je pars pour le front et qu'on me casse la tête d'un coup de feu, je me ferai fabriquer une tête de bois, et je deviendrai, moi aussi médecin-major."



Aussi ce passage où il explique que l'incompréhension de la population vis-à-vis des soldats:



« Si nous étions rentrés chez nous en mil neuf cent seize, par la douleur et la force de ce que nous avions vécu, nous aurions déchaîné une tempête. Si maintenant nous revenons dans nos foyers, nous sommes las, déprimés, vidés, sans racine et sans espoirs. Nous ne pourrons plus reprendre le dessus.

On ne nous comprendra pas non plus, car devant nous croît une génération qui, il est vrai, a passé ces années·là en commun avec nous, mais qui avait déjà un foyer et une profession et qui, maintenant, reviendra dans ses anciennes positions, où elle oubliera la guerre; et, derrière nous, croît une génération semblable à ce que nous étions autrefois, qui nous sera étrangère et nous écartera.

Nous sommes inutiles à nous-mêmes. Nous grandirons; quelques-uns s'adapteront; d'autres se résigneront et beaucoup seront absolument désemparés; les années s'écouleront et, finalement, nous succomberons. »

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Et aussi cette évocation des tranchées:

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« Les camions basculent, monotones. Monotones sont les avertissements et monotone coule la pluie. Elle coule sur nos têtes et sur les têtes des cadavres de l’avant, sur le corps du petit soldat dont la blessure est beaucoup trop grande pour sa hanche. Elle coule sur la tombe de Kemmerich, elle coule sur nos cœurs. » 

...

« Les tranchées de première ligne sont évacuées. Sont-ce encore des tranchées ? Elles sont criblées de projectiles, anéanties; il n’y a plus que des débris de tranchée, des trous reliés entre eux par des boyaux, une multitude d’entonnoirs. Mais les pertes de ceux d’en face s’accumulent. Ils ne comptaient pas sur autant de résistance. »

...

"Obus, vapeurs de gaz et flottilles de tanks : choses qui vous écrasent, vous dévorent et vous tuent.

Dysenterie, grippe, typhus : choses qui vous étouffent, vous brûlent et vous tuent.

La tranchée, l'hôpital et le pourrissoir en commun : il n'y a pas d'autres possibilités."

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21/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Robert VIVIER, l'universitaire-combattant.

Témoignage de Robert VIVIER, l'universitaire combattant.

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Robert VIVIER est né à Chênée en 1894 et est décédé en France en 1989. Sa famille faisait partie de la petite bourgeoisie liégeoise.

 

Élève de l'Athénée royal de Liège, il entre à l'Université de Liège, à la Faculté de Philosophie et Lettres. Aujourd’hui encore Robert VIVIER demeure un écrivain injustement méconnu. En témoigne cet extrait d'une lettre de Marcel THIRY datant de 1962: « Votre cas est de loin le plus incompréhensible dans cette bizarre condition de notre littérature [belge]. Vous êtes absolument le seul parmi nous dont je sois sûr que la relative méconnaissance est entièrement injuste »

 

Lorsque survient la guerre de 1914-1918. il s'enfuit de Belgique, gagne la France et s'engage dans l'armée belge comme simple soldat. Son expérience de la guerre, faite dans les tranchées l'a marqué profondément. C'est là qu'il a développé son attention envers les classes sociales populaires. VIVIER refusa obstinément tout avancement que ses titres universitaires auraient pu lui valoir.

 

Là aussi qu'il a découvert l'horreur de tuer dont témoigne ce passage de La Plaine étrange:

 

«  Ce qu'il faut que je dise aussi, parce que cela a crié et saigné en moi, c'est que sur le fantassin a pesé le plus lourdement le dilemme proposé par la guerre à la conscience de l'homme ! Tuer, ou faillir à son devoir...Il fut le seul qui dut regarder ses mains rouges. »

 

Pour beaucoup d'intellectuels de 1914, la guerre désarmait la culture. Selon VIVIER, humble volontaire de l'Yser, elle n'aura pas seulement menacé la vie et dénaturé le monde, elle aura, et pou longtemps, confondu l'universitaire dans le troupeau des simples, de ceux qu'il nommera désormais 'les hommes'. On ne s’étonnera donc pas que VIVIER, sans renier sa décision prise en décembre 1914, ait été attiré par le mouvement pacifiste.

 

Trois de ses ouvrages ont trait à la guerre: un recueil de poèmes édité en 1921 sous le nom de La Route incertaine; un recueil de souvenirs de guerre, qui paraît en 1923, La Plaine étrange; un livre de souvenirs de guerre, paru en 1963 sous le titre Avec les hommes.

 

Les poèmes écrits durant la guerre traduisent la souffrance de VIVIER, mais aussi sa conviction que son combat a un sens et son espoir de voir la victoire récompenser son sacrifice. En revanche, dans les textes retravaillés et publiés en 1921, l’espoir s’est évanoui et c’est désormais la souffrance qui est mise en avant.

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Voici comme thème abordé par VIVIER, la solitude du soldat:

 

« Chacun se sent seul, dans son corps et dans son âme. Il n’y a pas de capote assez chaude pour étouffer ce froid qui nous fait tous frères. Mais qu’est-ce que des frères qui ne peuvent rien l’un pour l’autre ? En se penchant sur l’âme voisine, chacun n’y voit trembloter que, comme au fond d’un puits, sa propre image, blême dans l’eau grise. »

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Comme les autres écrivains, l'obsession de la boue:

 

« Le sommeil se prolonge. Depuis l’aube, il s’étale de toute sa lourdeur sur les corps vaincus. Pas de rêves. Les cerveaux sont pétrifiés. Le sang souffre, les muscles se plaignent. Il y a quelques heures, aveuglés par l’éclair surprenant des fusées, nous soulevions, de nos bras vidés, des pelletées de boue pesante, que le sol spongieux ne lâchait qu’avec un bruit de ventouse. Le cri des mitrailleuses tapissait nos crânes de fleurs folles. Nos pieds traînaient des piédestals [sic] de terre. Le long des boyaux pleins de hasard, nous sommes revenus, file d’ombres penchées butant à des crevasses, poursuivie par le chuchotement précis des balles. Enfin, nous avons pu coucher l’une sur l’autre nos paupières écorchées par le petit jour. Et nous les avons longuement rincées dans l’eau grasse du mauvais sommeil… »

 

Et son aversion pour la guerre. Son opposition à une vision héroïque et élitiste de la guerre. Il rejoint d'autres, notamment Martial LEKEUX:

 

« Nous avons fait tristement cette triste guerre. Nous n’étions pas des soldats de vocation. Le héros de notre temps, ce n’est pas le berger qui pousse son bétail à l’abattoir. C’est l’homme des immenses armées anonymes qui halèrent sans merci leur pesante souffrance, sans goût de la lutte, sans soif de meurtre, sans appétit de domination et sans fanfaronnade. C’est le soldat qui a accepté et rempli, sans illusion, avec persévérance, le devoir qu’imposait la fatalité. »

 

Il dit ce qu'il pense de la façon dont glorifie la mort du soldat:

 

" Non, la mort du soldat n’est pas la belle guerrière dont les bras fermes et la poitrine accueillent le héros qui chancelle. La mort est froide. Elle te colle sur le cœur sa main de glace. La mort ferme le jour immense et souffle le soleil. La mort est laide. Elle te fait viande. Elle te barbouille de rouge et de noir. La mort est lâche. Pas à pas, elle te suit, prête. Elle se glisse pour achever les blessés au fond des trous. Elle vient sur eux comme un reptile. »

 

Ce thème de la guerre triste apparaît également dans le roman de VIVIERNon, publié en 1931: l’écoulement inexorable du temps et le découragement des soldats.

 

« La guerre était trop longue, depuis que je vivais. Elle n’était pas trop longue de six mois, d’un mois, d’une semaine, elle était trop longue de cette relève-ci, trop longue de cette nuit à veiller, trop longue de la fin de cette heure. Il fallait, oh! il fallait que cela finît tout de suite. Je ne vivrais [sic] pas jusqu’au prochain obus »

 

Passé la guerre, VIVIER retrouve ses livres. Romaniste, il se retrouve professeur à Hasselt, puis à Bruxelles. Une thèse lui ouvre une carrière universitaire à Liège (1929), carrière qui ne s'arrêtera qu 'en Sorbonne.

 

 

19/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Martial LEKEUX.

Témoignage de Martial LEKEUX, le moine soldat.

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La première Guerre mondiale fut un événement sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Pour la première fois, l’industrie a été utilisée en grand. La guerre est devenue un prolongement de l'industrie et aussi un prétexte à son développement. Le choc traumatique engendré par cette boucherie fut rapporté dans la littérature belge francophone des années 1920 et 1930.

 

Aujourd'hui, une figure étonnante: Martial LEKEUX, dit le "moine soldat". Ce dernier, dont il a déjà été question sur ce site est né à Arlon le 19 juin 1884. Il fut prénommé Edouard. Sorti officier de l'Ecole Royale Militaire, il fut désigné pour servir aux Forts de LIEGE.

 

Le 15 septembre 1911, il choisit de devenir moine franciscain sous le nom de Frère Martial. Quand la guerre éclate, il rejoint l’armée à LIEGE et participe à toute la retraite vers Anvers et puis vers l’Yser. Il servit pendant de longs mois d’observateur pour l’artillerie à Oud-Stuyvekenskerke, dans la tour  d’un petit hameau au nord de Dixmude.

 

La guerre finie, il retourna dans son  couvent. Il revint de l’Yser rhumatisé, grippé à longueur d’année et rongé par une gastrite.

 

Après la guerre, il écrivit divers livres dont « Mes cloîtres dans la tempête. »

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Voici quelques extraits.

 

Notamment, un passage sur les « spéciaux », ces soldats belges installés dans le hameau en janvier 1915 pour effectuer des reconnaissances vers les lignes allemandes. Les « spéciaux » faisait partie de la « compagnie spéciale pour missions dangereuses » crée par l’état-major vers la fin du siège d’Anvers. Il est probablement le seul à en avoir parlé.

 

« Pauvres « spéciaux » ! Vous étiez trop sauvages et trop beaux pour la campagne nouvelle. La guerre s’organisait - l’ère des rapports - et des inventaires et vous n’aviez pas compris que dans un corps organisé il ne faut que des qualités et des vices médiocres: c’est pour cela que vous deviez disparaître, car vos mérites trop hauts étaient le compromettant signal qui faisait attaquer vos défauts. »

 

Erudit et homme d'église, il ne peut s'empêcher de philosopher. Et sa philosophie est pourtant bien universelle, non rattachée à une religion.

 

« Je vais vous parler – hélas ! – de guerre. Posons donc la question préalable : la guerre, est-ce un bien ou un mal ?

 

Je ne discuterai pas longuement la question. Moi qui ai fait la guerre et qui l’ai vue de près, je puis, en pleine connaissance de cause, vous dire : LA GUERRE EST UNE SALETE, une horreur, un fléau, une chose barbare et brutale qu’un honnête homme, fût-il soldat, ne peut que haïr de toutes les forces de son cœur d’homme.

Sans doute, elle n’est pas que cela, comme le prétend M. Remarque : elle engendre de magnifiques vertus et d’admirables sacrifices, et je ne permettrai jamais que, pour honnir la guerre, on salisse la mémoire de ceux qui, par devoir, l’ont faite généreusement, de ceux qui saintement ont versé leur sang sur l’autel de la Patrie, et qui sont des héros et des martyrs !


Mais ces vertus, la guerre n’en est que l’occasion. En elle-même elle n’en reste pas moins mauvaise et haïssable. Et tout le bien qu’on en peut dire cède devant cette unique considération : elle est injuste. Elle ne devient juste que par nécessité, comme le meurtre en cas de légitime défense, mais en elle-même elle est inique. »

 

Comme tous les autres écrivains-témoins, l'obsession de la boue:

 

« Nous sommes enduits de limon et suons de grosses gouttes, à lutter contre les molles tentacules du sol : un kilomètre à faire dans cette plaine déliquescente coupée de lagunes. La route est indiquée par une traînée de fascines jetées dans la vase aux endroits les plus visqueux.

Nous progressons, malgré la steppe gluante : la tour sourit de nous voir arriver. Calme plat. J'ai choisi pour la traversée l'heure qui suit le dîner, l'expérience m'ayant appris qu'en ce moment-là les Boches dorment, digérant la choucroute. »

 

Et cette description d'une attaque, évocation d'un lieu hostile et dangereux et de la déshumanisation des hommes.:

 

« Je sors. Au même instant, dans un éblouissement pourpre, un souffle chaud me projette contre le mur; je tombe à l'eau, assommé. Un bond : je me précipite, à moitié étourdi, glissant, enfonçant, trébuchant dans le sol mou, culbutant dans les trous frais, flagellé par des flammes sauvages qui lancent des paquets de balles dans le vertige de l'air. Cela pue la poudre et la vase.

 

Des hurlements s’élèvent: la tranchée est atteinte. J’y vais voir. Un homme sans main, assis, les pieds dans l’eau, devant un abri, regarde fixement dans le vide d’un regard désespéré, le front plissé comme une reinette, et tandis que le sang s’égoutte du moignon de son bras, ses lèvres ne cessent de remuer, comme s’il marmonnait un chapelet. Un autre est couché, le ventre troué, la figure blême tirée comme celle d’un mort, sans s’arrêter de pousser des « hein… » lamentables, avec une voix d’enfant malade... Que c’est donc stupide, la guerre !

 

Son esprit franciscain apparaît. Son affection, son empathie pour les les soldats ordinaires qui risquent leur vie dans la boue et la puanteur en première ligne:

 

«  Les grands martyrs sont eux, les martyrs déchiquetés de cette guerre pleine de souffrance. Quelle grandeur dans leur héroïsme silencieux! Chaque nuit, au début de l'obscurité, je vois cette longue ligne approcher des silhouettes sombres: silencieusement, lourdement et laborieusement, ils viennent à être sauvés. A travers la boue gluante, bouclée sous leur énorme sac à dos, avec le fusil sur la bandoulière et une batte dans la main pour tâtonner le sol ... Sainte Vierge, désolé pour ceux qui souffrent pour la justice! Regarde avec miséricorde, sous leur écorce rude, la justice de ces âmes simples qui savent mourir pour leur patrie. Oubliez leurs mots crus pour l'amour de la prière qui se cache néanmoins au fond de leur cœur et qu'ils murmureront doucement quand l'heure sera venue de mourir »

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15/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage d'Ernst JÜNGER

Témoignage d'Ernst JÜNGER.

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Passons de l'autre côté des tranchées. Voici le témoignage d'un écrivain-combattant allemand: Ernst JÜNGER. C'est un essayiste et romancier allemand, né en 1895 à Heidelberg et décédé le 17 février 1998 à Riedlingen.

 

Ernst Jünger se porte volontaire quand Guillaume II ordonne la mobilisation en 1914. Durant la guerre, il subit de nombreuses blessures et reçut la croix - « pour le mérite ».

 

Dans le livre Orages d'acier, il fait part de son expérience de la guerre des tranchées, comme simple soldat d'abord, puis comme officier des Sturmtruppen. Il y décrit les horreurs vécues, mais aussi, honnêtement, la fascination que l'expérience du feu a exercée sur lui. C'est paradoxal et cela ne doit pas être unique. André GIDE en dira: « Le livre d'Ernst Jünger sur la guerre de 14, Orages d'acier, est incontestablement le plus beau livre de guerre que j'ai lu, d'une bonne foi, d'une honnêteté, d'une véracité parfaites » 

 

Suivront deux autres ouvrages: en 1922, la Guerre est notre mère et en 1926, le Feu et le sang.

 

Voici quelques extraits.

 

Il décrit la froideur des officiers soucieux d'établir des rapports et de suivre les procédures sans se préoccuper des soldats:

 

« En voyant un major-général qui contrôlait au sein de cet affairement sanglant la marche des opérations, j'eus de nouveau cette impression, difficile à dépeindre, que l'on ressent lorsqu'on voit l'homme, cerné par les terreurs et les agitations de la zone élémentaire, poursuivre avec un sang-froid de fourmi l'édification de ses structures propres. »

 

 

« L'officier d'état-major de la division me reçut dans son bureau. Il était fort bilieux et je m'aperçus qu'il tentait de me coller la responsabilité de l'échec. Quand il mettait le doigt sur la carte et me posait des question de ce genre : "Mais pourquoi n'avez-vous pas tourné à droite dans ce boyau ?" je voyais bien qu'un méli-mélo où des notions comme la droite ou la gauche n'ont même plus de sens lui était tout simplement inconcevable. Pour lui, toute l'affaire était un plan, pour nous, une réalité intensément vécue. »

 

Un extrait où il décrit sa réaction lorsqu'il découvre le cadavre d'un ennemi qu'il a lui-même tué:

 

« Mon anglais était étendu devant - un jeune garçon à qui ma balle avait traversé le crâne de part en part. Il gisait là, le visage détendu. Je me contraignis à le regarder dans les yeux. Je suis souvent revenu en pensée à ce mort, et plus fréquemment d'année en année. Il existe une responsabilité dont l'Etat ne peut nous décharger; c'est un compte à régler avec nous-mêmes. Elle pénètre jusque dans les profondeurs de nos rêves. »

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Et une attaque aux gaz:

 

« A certains endroits, le gaz arrivait presque à la densité absolue, de sorte que le masque même ne servait plus de rien, faute d'oxygène qu'on pût respirer.

 

Le lendemain matin, nous pûmes relever avec étonnement dans le village les traces laissées par les gaz. Une grande partie des plantes de toute espèce était flétrie, les limaces et les taupes jonchaient le sol de leurs corps, et les chevaux des cavaliers de la liaison cantonnés à Monchy avaient l'eau qui leur coulait de la bouche et des yeux. Les balles et les éclats répandus un peu partout étaient givrés d'une belle patine verte. Même à Douchy, le nuage avait fait sentir ses effets. Les civils, qui commençaient à prendre peur, se rassemblèrent devant le logement du colonel von Oppen et demandèrent des masques à gaz. On les chargea sur des camions et on les écarta sur des localités situées plus en arrière. »

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Et, comme tous les autres, cette obsession de la boue. Mais aussi, ces échanges curieux entre combattants des deux camps:

 

« Le terrain , jusqu'à présent marqué par une désolation funèbre, avait pris l'allure d'un champ de foire. Les occupants des tranchées des deux partis avaient été chassés par la boue sur leurs parapets, et ils s'était déjà amorcé, tout un troc d'eau-de-vie, de cigarettes, de boutons d'uniforme et d'autres objets. La foule de corps en kaki jaillie des tranchées anglaises, naguère désertes, était aussi stupéfiante qu'un fantôme en plein midi. »

 

Et ce capharnaûm des tranchées que l'on retrouve dans Le feu et le sang :

 

« Autour de nous règne une profonde et prosaïque grisaille. Levées de terre, caillebotis, panneaux indicateurs et câbles de tranchée sont là froids et sans vie, hostiles, émergent rigides d'une pénombre suintante, objets avec lesquels nous avons perdu tout rapport. Nous persistons à percevoir les choses, mais elles ne nous disent plus rien, car nos pensées dansent dans nos cerveaux en ressac toujours plus heurté, plus instable. » 

 

Et aussi dans Le feu et le sang, il explique que la guerre lui a fait découvrir la nature des relations de domination. Celles-ci, qui existent dans la société civile, se manifestent encore plus clairement au cours de la guerre:

 

 

« Ici, l’époque dont nous sommes issus abat ses cartes. La domination de la machine sur l’homme, du valet sur le maître devient évidente, et un déchirement profond qui commençait déjà par temps de paix à ébranler l’ordre économique et social se manifeste aussi de façon mortelle dans les batailles. Ici se dévoile le style d’une génération matérialiste et la technique fête son triomphe sanglant. »

 

Ernst Jünger n'a pas participé au complot contre Hitler, mais il a été dans le secret de sa préparation. Il a marqué son opposition au nazisme dans des œuvres telles que: Sur les falaises de marbres (1939), la Paix (1945) et Héliopolis (1949).