21/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Robert VIVIER, l'universitaire-combattant.

Témoignage de Robert VIVIER, l'universitaire combattant.

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Robert VIVIER est né à Chênée en 1894 et est décédé en France en 1989. Sa famille faisait partie de la petite bourgeoisie liégeoise.

 

Élève de l'Athénée royal de Liège, il entre à l'Université de Liège, à la Faculté de Philosophie et Lettres. Aujourd’hui encore Robert VIVIER demeure un écrivain injustement méconnu. En témoigne cet extrait d'une lettre de Marcel THIRY datant de 1962: « Votre cas est de loin le plus incompréhensible dans cette bizarre condition de notre littérature [belge]. Vous êtes absolument le seul parmi nous dont je sois sûr que la relative méconnaissance est entièrement injuste »

 

Lorsque survient la guerre de 1914-1918. il s'enfuit de Belgique, gagne la France et s'engage dans l'armée belge comme simple soldat. Son expérience de la guerre, faite dans les tranchées l'a marqué profondément. C'est là qu'il a développé son attention envers les classes sociales populaires. VIVIER refusa obstinément tout avancement que ses titres universitaires auraient pu lui valoir.

 

Là aussi qu'il a découvert l'horreur de tuer dont témoigne ce passage de La Plaine étrange:

 

«  Ce qu'il faut que je dise aussi, parce que cela a crié et saigné en moi, c'est que sur le fantassin a pesé le plus lourdement le dilemme proposé par la guerre à la conscience de l'homme ! Tuer, ou faillir à son devoir...Il fut le seul qui dut regarder ses mains rouges. »

 

Pour beaucoup d'intellectuels de 1914, la guerre désarmait la culture. Selon VIVIER, humble volontaire de l'Yser, elle n'aura pas seulement menacé la vie et dénaturé le monde, elle aura, et pou longtemps, confondu l'universitaire dans le troupeau des simples, de ceux qu'il nommera désormais 'les hommes'. On ne s’étonnera donc pas que VIVIER, sans renier sa décision prise en décembre 1914, ait été attiré par le mouvement pacifiste.

 

Trois de ses ouvrages ont trait à la guerre: un recueil de poèmes édité en 1921 sous le nom de La Route incertaine; un recueil de souvenirs de guerre, qui paraît en 1923, La Plaine étrange; un livre de souvenirs de guerre, paru en 1963 sous le titre Avec les hommes.

 

Les poèmes écrits durant la guerre traduisent la souffrance de VIVIER, mais aussi sa conviction que son combat a un sens et son espoir de voir la victoire récompenser son sacrifice. En revanche, dans les textes retravaillés et publiés en 1921, l’espoir s’est évanoui et c’est désormais la souffrance qui est mise en avant.

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Voici comme thème abordé par VIVIER, la solitude du soldat:

 

« Chacun se sent seul, dans son corps et dans son âme. Il n’y a pas de capote assez chaude pour étouffer ce froid qui nous fait tous frères. Mais qu’est-ce que des frères qui ne peuvent rien l’un pour l’autre ? En se penchant sur l’âme voisine, chacun n’y voit trembloter que, comme au fond d’un puits, sa propre image, blême dans l’eau grise. »

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Comme les autres écrivains, l'obsession de la boue:

 

« Le sommeil se prolonge. Depuis l’aube, il s’étale de toute sa lourdeur sur les corps vaincus. Pas de rêves. Les cerveaux sont pétrifiés. Le sang souffre, les muscles se plaignent. Il y a quelques heures, aveuglés par l’éclair surprenant des fusées, nous soulevions, de nos bras vidés, des pelletées de boue pesante, que le sol spongieux ne lâchait qu’avec un bruit de ventouse. Le cri des mitrailleuses tapissait nos crânes de fleurs folles. Nos pieds traînaient des piédestals [sic] de terre. Le long des boyaux pleins de hasard, nous sommes revenus, file d’ombres penchées butant à des crevasses, poursuivie par le chuchotement précis des balles. Enfin, nous avons pu coucher l’une sur l’autre nos paupières écorchées par le petit jour. Et nous les avons longuement rincées dans l’eau grasse du mauvais sommeil… »

 

Et son aversion pour la guerre. Son opposition à une vision héroïque et élitiste de la guerre. Il rejoint d'autres, notamment Martial LEKEUX:

 

« Nous avons fait tristement cette triste guerre. Nous n’étions pas des soldats de vocation. Le héros de notre temps, ce n’est pas le berger qui pousse son bétail à l’abattoir. C’est l’homme des immenses armées anonymes qui halèrent sans merci leur pesante souffrance, sans goût de la lutte, sans soif de meurtre, sans appétit de domination et sans fanfaronnade. C’est le soldat qui a accepté et rempli, sans illusion, avec persévérance, le devoir qu’imposait la fatalité. »

 

Il dit ce qu'il pense de la façon dont glorifie la mort du soldat:

 

" Non, la mort du soldat n’est pas la belle guerrière dont les bras fermes et la poitrine accueillent le héros qui chancelle. La mort est froide. Elle te colle sur le cœur sa main de glace. La mort ferme le jour immense et souffle le soleil. La mort est laide. Elle te fait viande. Elle te barbouille de rouge et de noir. La mort est lâche. Pas à pas, elle te suit, prête. Elle se glisse pour achever les blessés au fond des trous. Elle vient sur eux comme un reptile. »

 

Ce thème de la guerre triste apparaît également dans le roman de VIVIERNon, publié en 1931: l’écoulement inexorable du temps et le découragement des soldats.

 

« La guerre était trop longue, depuis que je vivais. Elle n’était pas trop longue de six mois, d’un mois, d’une semaine, elle était trop longue de cette relève-ci, trop longue de cette nuit à veiller, trop longue de la fin de cette heure. Il fallait, oh! il fallait que cela finît tout de suite. Je ne vivrais [sic] pas jusqu’au prochain obus »

 

Passé la guerre, VIVIER retrouve ses livres. Romaniste, il se retrouve professeur à Hasselt, puis à Bruxelles. Une thèse lui ouvre une carrière universitaire à Liège (1929), carrière qui ne s'arrêtera qu 'en Sorbonne.

 

 

19/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Martial LEKEUX.

Témoignage de Martial LEKEUX, le moine soldat.

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La première Guerre mondiale fut un événement sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Pour la première fois, l’industrie a été utilisée en grand. La guerre est devenue un prolongement de l'industrie et aussi un prétexte à son développement. Le choc traumatique engendré par cette boucherie fut rapporté dans la littérature belge francophone des années 1920 et 1930.

 

Aujourd'hui, une figure étonnante: Martial LEKEUX, dit le "moine soldat". Ce dernier, dont il a déjà été question sur ce site est né à Arlon le 19 juin 1884. Il fut prénommé Edouard. Sorti officier de l'Ecole Royale Militaire, il fut désigné pour servir aux Forts de LIEGE.

 

Le 15 septembre 1911, il choisit de devenir moine franciscain sous le nom de Frère Martial. Quand la guerre éclate, il rejoint l’armée à LIEGE et participe à toute la retraite vers Anvers et puis vers l’Yser. Il servit pendant de longs mois d’observateur pour l’artillerie à Oud-Stuyvekenskerke, dans la tour  d’un petit hameau au nord de Dixmude.

 

La guerre finie, il retourna dans son  couvent. Il revint de l’Yser rhumatisé, grippé à longueur d’année et rongé par une gastrite.

 

Après la guerre, il écrivit divers livres dont « Mes cloîtres dans la tempête. »

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Voici quelques extraits.

 

Notamment, un passage sur les « spéciaux », ces soldats belges installés dans le hameau en janvier 1915 pour effectuer des reconnaissances vers les lignes allemandes. Les « spéciaux » faisait partie de la « compagnie spéciale pour missions dangereuses » crée par l’état-major vers la fin du siège d’Anvers. Il est probablement le seul à en avoir parlé.

 

« Pauvres « spéciaux » ! Vous étiez trop sauvages et trop beaux pour la campagne nouvelle. La guerre s’organisait - l’ère des rapports - et des inventaires et vous n’aviez pas compris que dans un corps organisé il ne faut que des qualités et des vices médiocres: c’est pour cela que vous deviez disparaître, car vos mérites trop hauts étaient le compromettant signal qui faisait attaquer vos défauts. »

 

Erudit et homme d'église, il ne peut s'empêcher de philosopher. Et sa philosophie est pourtant bien universelle, non rattachée à une religion.

 

« Je vais vous parler – hélas ! – de guerre. Posons donc la question préalable : la guerre, est-ce un bien ou un mal ?

 

Je ne discuterai pas longuement la question. Moi qui ai fait la guerre et qui l’ai vue de près, je puis, en pleine connaissance de cause, vous dire : LA GUERRE EST UNE SALETE, une horreur, un fléau, une chose barbare et brutale qu’un honnête homme, fût-il soldat, ne peut que haïr de toutes les forces de son cœur d’homme.

Sans doute, elle n’est pas que cela, comme le prétend M. Remarque : elle engendre de magnifiques vertus et d’admirables sacrifices, et je ne permettrai jamais que, pour honnir la guerre, on salisse la mémoire de ceux qui, par devoir, l’ont faite généreusement, de ceux qui saintement ont versé leur sang sur l’autel de la Patrie, et qui sont des héros et des martyrs !


Mais ces vertus, la guerre n’en est que l’occasion. En elle-même elle n’en reste pas moins mauvaise et haïssable. Et tout le bien qu’on en peut dire cède devant cette unique considération : elle est injuste. Elle ne devient juste que par nécessité, comme le meurtre en cas de légitime défense, mais en elle-même elle est inique. »

 

Comme tous les autres écrivains-témoins, l'obsession de la boue:

 

« Nous sommes enduits de limon et suons de grosses gouttes, à lutter contre les molles tentacules du sol : un kilomètre à faire dans cette plaine déliquescente coupée de lagunes. La route est indiquée par une traînée de fascines jetées dans la vase aux endroits les plus visqueux.

Nous progressons, malgré la steppe gluante : la tour sourit de nous voir arriver. Calme plat. J'ai choisi pour la traversée l'heure qui suit le dîner, l'expérience m'ayant appris qu'en ce moment-là les Boches dorment, digérant la choucroute. »

 

Et cette description d'une attaque, évocation d'un lieu hostile et dangereux et de la déshumanisation des hommes.:

 

« Je sors. Au même instant, dans un éblouissement pourpre, un souffle chaud me projette contre le mur; je tombe à l'eau, assommé. Un bond : je me précipite, à moitié étourdi, glissant, enfonçant, trébuchant dans le sol mou, culbutant dans les trous frais, flagellé par des flammes sauvages qui lancent des paquets de balles dans le vertige de l'air. Cela pue la poudre et la vase.

 

Des hurlements s’élèvent: la tranchée est atteinte. J’y vais voir. Un homme sans main, assis, les pieds dans l’eau, devant un abri, regarde fixement dans le vide d’un regard désespéré, le front plissé comme une reinette, et tandis que le sang s’égoutte du moignon de son bras, ses lèvres ne cessent de remuer, comme s’il marmonnait un chapelet. Un autre est couché, le ventre troué, la figure blême tirée comme celle d’un mort, sans s’arrêter de pousser des « hein… » lamentables, avec une voix d’enfant malade... Que c’est donc stupide, la guerre !

 

Son esprit franciscain apparaît. Son affection, son empathie pour les les soldats ordinaires qui risquent leur vie dans la boue et la puanteur en première ligne:

 

«  Les grands martyrs sont eux, les martyrs déchiquetés de cette guerre pleine de souffrance. Quelle grandeur dans leur héroïsme silencieux! Chaque nuit, au début de l'obscurité, je vois cette longue ligne approcher des silhouettes sombres: silencieusement, lourdement et laborieusement, ils viennent à être sauvés. A travers la boue gluante, bouclée sous leur énorme sac à dos, avec le fusil sur la bandoulière et une batte dans la main pour tâtonner le sol ... Sainte Vierge, désolé pour ceux qui souffrent pour la justice! Regarde avec miséricorde, sous leur écorce rude, la justice de ces âmes simples qui savent mourir pour leur patrie. Oubliez leurs mots crus pour l'amour de la prière qui se cache néanmoins au fond de leur cœur et qu'ils murmureront doucement quand l'heure sera venue de mourir »

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15/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage d'Ernst JÜNGER

Témoignage d'Ernst JÜNGER.

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Passons de l'autre côté des tranchées. Voici le témoignage d'un écrivain-combattant allemand: Ernst JÜNGER. C'est un essayiste et romancier allemand, né en 1895 à Heidelberg et décédé le 17 février 1998 à Riedlingen.

 

Ernst Jünger se porte volontaire quand Guillaume II ordonne la mobilisation en 1914. Durant la guerre, il subit de nombreuses blessures et reçut la croix - « pour le mérite ».

 

Dans le livre Orages d'acier, il fait part de son expérience de la guerre des tranchées, comme simple soldat d'abord, puis comme officier des Sturmtruppen. Il y décrit les horreurs vécues, mais aussi, honnêtement, la fascination que l'expérience du feu a exercée sur lui. C'est paradoxal et cela ne doit pas être unique. André GIDE en dira: « Le livre d'Ernst Jünger sur la guerre de 14, Orages d'acier, est incontestablement le plus beau livre de guerre que j'ai lu, d'une bonne foi, d'une honnêteté, d'une véracité parfaites » 

 

Suivront deux autres ouvrages: en 1922, la Guerre est notre mère et en 1926, le Feu et le sang.

 

Voici quelques extraits.

 

Il décrit la froideur des officiers soucieux d'établir des rapports et de suivre les procédures sans se préoccuper des soldats:

 

« En voyant un major-général qui contrôlait au sein de cet affairement sanglant la marche des opérations, j'eus de nouveau cette impression, difficile à dépeindre, que l'on ressent lorsqu'on voit l'homme, cerné par les terreurs et les agitations de la zone élémentaire, poursuivre avec un sang-froid de fourmi l'édification de ses structures propres. »

 

 

« L'officier d'état-major de la division me reçut dans son bureau. Il était fort bilieux et je m'aperçus qu'il tentait de me coller la responsabilité de l'échec. Quand il mettait le doigt sur la carte et me posait des question de ce genre : "Mais pourquoi n'avez-vous pas tourné à droite dans ce boyau ?" je voyais bien qu'un méli-mélo où des notions comme la droite ou la gauche n'ont même plus de sens lui était tout simplement inconcevable. Pour lui, toute l'affaire était un plan, pour nous, une réalité intensément vécue. »

 

Un extrait où il décrit sa réaction lorsqu'il découvre le cadavre d'un ennemi qu'il a lui-même tué:

 

« Mon anglais était étendu devant - un jeune garçon à qui ma balle avait traversé le crâne de part en part. Il gisait là, le visage détendu. Je me contraignis à le regarder dans les yeux. Je suis souvent revenu en pensée à ce mort, et plus fréquemment d'année en année. Il existe une responsabilité dont l'Etat ne peut nous décharger; c'est un compte à régler avec nous-mêmes. Elle pénètre jusque dans les profondeurs de nos rêves. »

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Et une attaque aux gaz:

 

« A certains endroits, le gaz arrivait presque à la densité absolue, de sorte que le masque même ne servait plus de rien, faute d'oxygène qu'on pût respirer.

 

Le lendemain matin, nous pûmes relever avec étonnement dans le village les traces laissées par les gaz. Une grande partie des plantes de toute espèce était flétrie, les limaces et les taupes jonchaient le sol de leurs corps, et les chevaux des cavaliers de la liaison cantonnés à Monchy avaient l'eau qui leur coulait de la bouche et des yeux. Les balles et les éclats répandus un peu partout étaient givrés d'une belle patine verte. Même à Douchy, le nuage avait fait sentir ses effets. Les civils, qui commençaient à prendre peur, se rassemblèrent devant le logement du colonel von Oppen et demandèrent des masques à gaz. On les chargea sur des camions et on les écarta sur des localités situées plus en arrière. »

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Et, comme tous les autres, cette obsession de la boue. Mais aussi, ces échanges curieux entre combattants des deux camps:

 

« Le terrain , jusqu'à présent marqué par une désolation funèbre, avait pris l'allure d'un champ de foire. Les occupants des tranchées des deux partis avaient été chassés par la boue sur leurs parapets, et ils s'était déjà amorcé, tout un troc d'eau-de-vie, de cigarettes, de boutons d'uniforme et d'autres objets. La foule de corps en kaki jaillie des tranchées anglaises, naguère désertes, était aussi stupéfiante qu'un fantôme en plein midi. »

 

Et ce capharnaûm des tranchées que l'on retrouve dans Le feu et le sang :

 

« Autour de nous règne une profonde et prosaïque grisaille. Levées de terre, caillebotis, panneaux indicateurs et câbles de tranchée sont là froids et sans vie, hostiles, émergent rigides d'une pénombre suintante, objets avec lesquels nous avons perdu tout rapport. Nous persistons à percevoir les choses, mais elles ne nous disent plus rien, car nos pensées dansent dans nos cerveaux en ressac toujours plus heurté, plus instable. » 

 

Et aussi dans Le feu et le sang, il explique que la guerre lui a fait découvrir la nature des relations de domination. Celles-ci, qui existent dans la société civile, se manifestent encore plus clairement au cours de la guerre:

 

 

« Ici, l’époque dont nous sommes issus abat ses cartes. La domination de la machine sur l’homme, du valet sur le maître devient évidente, et un déchirement profond qui commençait déjà par temps de paix à ébranler l’ordre économique et social se manifeste aussi de façon mortelle dans les batailles. Ici se dévoile le style d’une génération matérialiste et la technique fête son triomphe sanglant. »

 

Ernst Jünger n'a pas participé au complot contre Hitler, mais il a été dans le secret de sa préparation. Il a marqué son opposition au nazisme dans des œuvres telles que: Sur les falaises de marbres (1939), la Paix (1945) et Héliopolis (1949).

12/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Jean GIONO.

Témoignage de Jean GIONO.

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Jean GIONO, est né à Manosque, le 30 mars 1895. Il y est décédé le 9 octobre 1970.

 

Malgré une santé fragile, en 1915, il est affecté au 140e régiment d'infanterie. Il participe aux batailles les plus terribles du conflit (Artois, Champagne, Verdun, la Somme, le Chemin-des-Dames) et en ressort traumatisé. Son meilleur ami et nombre de ses camarades sont tués à ses côtés.

 

Il est reconnu « légèrement » gazé. Bouleversé par l'horreur de la guerre, les massacres, la barbarie, l'atrocité de ce qu'il a vécu dans l'enfer du front, il devient pacifiste convaincu.

 

Jean GIONO n'aborde objectivement la période 14-18 de sa vie que dans Refus d'obéissance. L'influence de la guerre est pourtant très forte tout au long de son œuvre.

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Ainsi dans Le Grand Troupeau, il évoque la guerre tout en n'en parlant pas. Sur le front, elle s'étale comme un gigantesque carnage, anime les crânes dénudés et redonne vie aux cadavres recouverts de mouches noires; à l'arrière, ses échos se font entendre à travers la chair avide des femmes esseulées. Le Grand Troupeau est il l'armée qui a réuni tous les hommes du village ou est-ce cette transhumance anticipée qui fait descendre de l'estive toutes les brebis derrière le vieux berger.

 

Dans ce livre, nous apprenons d'emblée que tous les jeunes hommes sont partis le matin par le train. Pour le grand carnage que sera la guerre 14-18. Giono nous fait passer régulièrement de la guerre au village et à la Provence. D'un côté la folie, de l’autre la nature avec ce qu'elle a de dur, de fort, de beau et de grand. En ce compris le désir des jeunes femmes pour ces hommes partis au loin. Un désir invincible, venant du fond de l’être, de la santé morale et physique.

 

En témoignent les extraits suivants :

 

« A genoux, devant ça, il mâchait et remâchait son pain. Il sentit comme une présence derrière lui. On le regardait. Il se retourna ; c’était, sur l’autre bord du trou, un homme couché et qui avait la figure toute noire. Sa cervelle coulait par une large blessure en coin. Il ne regardait pas ; c’était un petit morceau rond et blanc de cette cervelle qui faisait le regard parce qu’il était collé sur ce noir de l’œil, sur l’œil pourri et plein de boue. »

 

« Les balles claquent dans les branches ; la peau d'herbe est toute blessée. (...)

Des vols d'obus passent, s'abattent, sautent, arrachent des branches, rugissent sous la terre, se vautrent dans la boue, puis tournent comme des toupies et restent là. »

 

Aussi cet extrait réaliste évoquant les rats qui arrivent pour s'attaquer aux cadavres :

 

"De temps en temps ils se passaient la patte dans les moustaches pour se faire propres. Pour les yeux, ils les sortaient à petits coups de griffes, et ils léchaient le trou des paupières, puis le mordaient dans l'oeil, comme dans un petit oeuf, et ils le mâchaient doucement, la bouche de côté en humant le jus."

 

Et cette description d'une attaque aux gaz :

 

« Une odeur de désinfectant emplit l'abri. Par-dessus la vibration des éclatements qui ne cessaient pas, on entendit un appel de clairon.
— Hé, les gaz, fit le docteur. Mettez vos masques les enfants.
Un homme fit le tour de l'abri, réveilla ceux qui étaient endormis et distribua des masques frais. Quelqu'un, à l'entrée, donna un coup de sifflet strident ; puis à nouveau l'appel du clairon tout près d'eux.


Le ruban du masque était si serré autour du front de Martin qu'il lui entrait dans la peau. Il était assis avec Randolph sur le rebord de la couchette, regardant par les œillères de mica gondolé les hommes dans l'abri, dont la plupart s'étaient déjà rendormis.

...

Dehors, aux explosions continuelles avaient succédé des sifflements cinglants dont la succession rappelait le bruit de l'eau qui tombe, mais en moins régulier, plus sifflant. De temps à autre l'éclatement d'un obus déchirait l'air, puis à intervalles, le départ des trois gros canons qui faisait tout vaciller. Dans l'abri, à part deux hommes qui ronflaient fort en en raclaient, chacun gardait le silence.
On apporta plusieurs brancards avec des blessés, qui furent déposés au fond de l’abri. Peu à peu, sous le bombardement continu, des hommes commençaient à s'y faufiler, à former des groupes, où l'on se touchait mutuellement pour se sentir ensemble, en parlant à voix basse à travers les masques. »

 

Et cette éternelle obsession de la boue, des rats et...des corbeaux :

 

« Il y avait toujours une trêve du petit matin, à l'heure où la terre sue sa fumée naturelle. La rosée brillait sur les capotes des morts. Le vent de l'aube, léger et vert, s'en allait droit devant lui. Des bêtes d'eau pataugeaient au fond des trous d'obus. Des rats, aux yeux rouges, marchaient doucement le long de la tranchée. On avait enlevé de là-dessus toute la vie, sauf celle des rats et des vers. Il n'y avait plus d'arbres et plus d'herbe, plus de grands sillons, et les coteaux n'étaient que des os de craie, tout décharnés. Ça fumait doucement quand même du brouillard dans le matin.


On entendait passer le silence avec son petit crépitement électrique. Les morts avaient la figure dans la boue, ou bien ils émergeaient des trous, paisibles, les mains posées sur le rebord, la tête couchée sur le bras. Les rats venaient les renifler. Ils sautaient d'un mort à l'autre. Ils choisissaient d'abord les jeunes sans barbe sur les joues. Ils reniflaient la joue puis ils se mettaient en boule et ils commençaient à manger cette chair d'entre le nez et la bouche, puis le bord des lèvres, puis la pomme verte de la joue.

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11/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Max DEAUVILLE, écrivain belge.

 

Témoignage de Max DEAUVILLE.

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Max DEAUVILLE, de son vrai nom Maurice DUWEZ est né à Ixelles le 31 août 1881. Il décèda à Ixelles le 1er février 1966. Durant toute sa carrière professionnelle, il est médecin aux Assurances Générales, tout en travaillant à l'hôpital d'Ixelles et en ayant une clientèle privée.

 

Parallèlement à sa profession médicale, il fut un écrivain fécond et collabore activement après la Guerre aux mouvements littéraires avant-gardistes en Belgique sous le pseudonyme de Max DEAUVILLE.

 

A l'instar de Georges DUHAMEL, c'est un engagé volontaire en 1914. Comme médecin il participa à la retraite de l'Armée belge sur le front de Dixmude. Après les combats de Steenstrate en avril-mai 1915, il est atteint par la fameuse « Fièvre des tranchées ». Après sa guérison, il soigne les blessés à l'hôpital de Saint Lunaire (Bretagne) de février 1916 à janvier 1918. Il rejoint ensuite l'Aérostation militaire jusqu'à la fin de la Guerre.

 

Il décrivit son expérience de guerre, et des tranchées, dans divers livres, qui mériteraient d'être aussi connus que les livres des écrivains français de l'époque.

 

Il décrit méthodiquement, et avec son lyrisme d'écrivain, divers événements du front.

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Tels que la situation à Oostvleteren, 27 mars 1915 :

 

« Tout autour s’étend la campagne verte et joyeuse. Elle se peuple de tous les fugitifs. Les groupes disséminés dans les champs lui donnent l’aspect d’un paysage peint par un primitif. Les teintes vives de certains uniformes tranchent sur la verdure.

(…)Tout le sol est couvert de tuiles cassées, de débris de briques, d’éclats de vitres. Une grosse branche est allée se ficher dans un toit. Partout s’ouvrent des entonnoirs.  Les pavés sont rejetés ça et là. Un obus a traversé l’église pleine encore de poudre blanche, au travers de laquelle apparaissent les chaines renversées, la dorure des statues, ainsi que de longues stries de lumière qui viennent des fenêtres. Dans la grand rue une petite chapelle votive s’est écroulée. Plus loin les murs sont éclaboussés de sang. Deux chevaux sont là, tués, le cou aplati, la tête étendue, le ventre gonflé, les pattes raidies. D’une maison on sort un cadavre. Sa face est verdâtre, de son oeil mi-ouvert, il regarde en l’air d’un air bête. Le coin de la bouche se relève découvrant une dent. »

 

Et aussi, comme ses confrères écrivains-combattants, l'obsession de la boue:

« Ah ! La boue, l’horrible boue, (…) Dans la boue les baraquements sont comme des îlots. Dans une demi-ténèbre, entassés au milieu de leurs nippes terreuses, s’empilent les hommes pressés dans une atmosphère livide, dans une pénombre où tout est de la même teinte uniforme, couleur de rat. (…) »

 

Comme cette description du secteur au nord de DIXMUDE ( toujours cette boue ):

 

« Le terrain argileux est imbibé par l’inondation, les eaux des pluies restent à la surface, les cieux gris empêchent l’évaporation. Dans la nuit, tout se confond, la plaine morne, les nuages bas. Dans un brouillard sombre marche une file d’ombres. Par endroits il y a des fascines, à chaque pas la boue liquide monte comme l’eau dans une éponge, avec un glougloutis vaseux. Quelques saules trapus, en rang, semblent accroupis dans les marais. (…) Une ligne plus sombre apparaît. C’est la digue, avec la silhouette de ses quelques arbres maigres. Elle se découpe en un léger vallonnement sur le ciel plus gris. Et de loin en loin, une lumière qui semble sortir de terre, marquant un trait de fissure d’un abri, trace une ligne d’un jaune d’or dans le noir absolu. »

 

Et les tranchées en hiver ( malgré l'hiver, la boue ):

 

« Le terrain argileux est imbibé par l’inondation, les eaux des pluies restent à la surface, les cieux gris empêchent l’évaporation. Dans la nuit, tout se confond, la plaine morne, les nuages bas. Dans un brouillard sombre marche une file d’ombres. Par endroits il y a des fascines, à chaque pas la boue liquide monte comme l’eau dans une éponge, avec un glougloutis vaseux. Quelques saules trapus, en rang, semblent accroupis dans les marais. (…) Une ligne plus sombre apparaît. C’est la digue, avec la silhouette de ses quelques arbres maigres. Elle se découpe en un léger vallonnement sur le ciel plus gris. Et de loin en loin, une lumière qui semble sortir de terre, marquant un trait de fissure d’un abri, trace une ligne d’un jaune d’or dans le noir absolu. »

 

Et toujours cette boue obsédante:

 

"La boue a tout englouti et il n'est resté que des malheureux, des esclaves armés, trop incertains du succès d'une révolte pour oser la tenter. Malgré cela ils tiennent parce que dans le cœur de l'homme reste enracinée la certitude de son importance."

 

Et il s'oppose à la glorification de la guerre. C'est un véritable appel pacifiste:

 

"La guerre n'est que le suicide misérable d'une foule en folie. Ses remous sanglants ne servent que les intérêts de ceux qui la dirigent. Et même s'il faut qu'un jour pour sauver un pays ou l'honneur, de nouveaux soldats prennent les armes, pourquoi leur mentir, pourquoi faire miroiter devant leurs yeux le mirage de la gloire et de l'héroïsme?

 

Comme aussi cet extrait de La boue des Flandres:

 

« Mais demain viendront des gens qui parleront de courage, de héros, de gloire. C’est dans la suite naturelle des choses. Quand un misérable soldat abruti par la peur, ou luttant de toute son énergie pour y résister aura été déchiré par un brusque éclatement, qu’en restera-t-il ? Un tas de chairs, d’entrailles et de loques souillées de sang, auxquels les injures de la poudre auront donné l’aspect des détritus que déversent les poubelles. La grimace du mort sera presque toujours grotesque dans son horreur, et il en sera de même des gestes déjetés de ses membres brisés. Pourtant lorsqu’il aura été couché sur un brancard et que sous sa couverture étendue, la forme allongée de son corps se reconnaîtra, il commencera à reprendre une existence nouvelle. Il n’était plus rien. Voici que de nouveau il est quelque chose. Il s’en va au pas cadencé des porteurs. Ceux-ci en titubant dans le dédale de terre remuée, l’emportent vers une réincarnation. Corps morcelé il sera déposé dans une caisse en bois blanc. Et lorsque les couleurs du drapeau, en larges touches rouges, jaunes, noires l’auront recouvert de leurs teintes violentes que le soleil exalte, alors il deviendra un brave, un vaillant, que les vivants salueront de leurs gestes et de leurs sonneries, un héros qui entrera de plein pied dans le mensonge de l’histoire. »

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09/01/2018

Dans les tranchée: Témoignage de Georges DUHAMEL

Témoignage de Georges DUHAMEL:

« l'enfer et l'envers de la guerre ».

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Pendant la Guerre de 14-18, le Prix Goncourt fut chaque année attribué à des écrivains combattants. Le 11 décembre 1918, ce fut à Georges DUHAMEL, médecin au front, pour son roman Civilisation. Georges DUHAMEL fut élu à l’académie française en 1935. Il décéda le 13 avril 1966.

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En 1914, Georges DUHAMEL fut un engagé volontaire. Il a d'abord opéré à l'arrière, puis il a été nommé dans une ambulance, plus près du front. Chirurgien militaire, il assiste au long supplice que les combattants, sans exception, subissent et dont seulement quelques-uns réchappent. Mais ceux qui en réchappent en demeurent marqués pour toujours.

 

Au cours de la guerre, il tenta de rendre un peu d'espoir, de chaleur humaine, à ces hommes à qui la vie a laissé un sursis, parfois de quelques jours, parfois seulement de quelques instants. Il explique sa mission:

 

« A la lisière du bois des Sartelles j’ai travaillé durement jusqu’au début du printemps. Je dis durement parce presque toutes les nuits, j’étais de service ou j’aidais mes camarades. Et quand arrivait le matin après avoir passé la nuit à opérer, à faire des urgences, à amputer… le matin, je voyais les deux ou trois poubelles devant la porte de la salle d’opération, il y avait comme des bouquets de bras et de jambes car on avait mis là-dedans tout ce qu’on avait dû faire tomber. [...] »

 

A un ami, il écrit.

 

« Je n'ai certes pas vu ce qu'on appelle la guerre, mais l'envers, et l'enfer de la guerre….. »

 

Il rédige d'abord «  Vie des Martyrs » : où il écrit :

 

« Il n'est pas une ville française jusqu'où ne viennent saigner les blessures ouvertes sur le champ de bataille. Pas une ville française qui n'ait assumé le devoir de soulager une part de cette souffrance ».

 

Certains lui reprochèrent d’être trop sensible. A ce reproche, il rétorque et met en garde ses lecteurs et le public en général contre l’endurcissement du cœur par l’habitude. Comme en témoigne cette citation:

 

« Pour que cette guerre finisse un jour et finisse le moins mal possible, il faut souffrir jusqu’à la fin; il faut refuser de nous laisser endurcir, de devenir indifférentsaveugles, sourds, il faut refuser de ne plus juger, de n’être pas des témoins ».

 

Quelques extraits significatifs :

 

« Doucement, l’ombre rentra dans sa chambre et s’installa partout, comme un animal familier dérangé dan ses habitudes. Avec elle une triste chose se glissa partout, qui était l’odeur de la maladie de Réchoussat. Un silence bourdonnant se déposa sur tous les objets, comme une poussière. Le visage du blessé cessa de refléter la splendeur de l’arbre en fête ; il baissa la tête, regarda le lit, les jambes maigres et ulcérées qui étaient ses jambes, le vase de verre plein de liquide louche, la sonde, toutes ces choses incompréhensibles, et il dit en bégayant d’étonnement :

 - Mais… mais quoi c’est qu’il y a donc ? Quoi c’est qu’il y a donc ? »

Et cette sinistre histoire de comptabilité des morts dans un hôpital. Histoire qui nous montre la déshumanisation qui pouvait gagner certains dans les hôpitaux militaires. Le décompte des morts par rapport aux entrants et aux blessés sauvegardés faisait apparaître, dans cette sinistre comptabilité un mort de trop.



« - Sept ! Sept seulement ! Vous ne devez avoir que sept cadavres. Vous êtes un cochon ! Qui est-ce qui vous l’a donné ce mort là ? Je n’en veux pas. Il n’est pas sur mon compte. D’où vient-il seulement ce mort-là ?

Avec son brancardier, le docteur Poisson enquêta de baraque en baraque demandant :

Est-ce que c’est vous qui nous envoyez des morts sans papiers ?

Evidemment les paroles du Dr Poisson prêtaient plutôt à la moquerie. Les subalternes en bien riaient en-dessous ou bien prenaient peur mais tous répondirent

- Un mort sans identité ? Oh ! Monsieur le médecin-chef, ce n’est pas sûrement de chez nous. 

Rentrés bredouille dans son bureau, le médecin-chef n’en revenait toujours pas !

- Voilà ! Il en est rentré 1.236. Il en est sorti 561. Comprenez-vous ? A cette heure, il en reste ici 674. Celui-là qui est en trop ! Et on ne sait pas ce qu’il est ! Nous sommes frais, nous sommes frais ! »

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05/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Guillaume APPOLINAIRE.

Témoignage de Guillaume APPOLINAIRE.

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Guillaume Apollinaire (Wilhelm de Kostrowitzky) est né à Rome d'un officier italien et d'une française originaire de la noblesse polonaise.

 

Il est considéré comme l'un des poètes français les plus importants du début du 20° siècle.

 

En 1914, il s'engage comme artilleur dans l'armée française. Blessé à la tête en 1916, il doit être trépané et suit une longue convalescence. Guillaume Apollinaire meurt de la grippe espagnole, deux jours avant l'Armistice, le 9 novembre 1918. Il est néanmoins déclaré mort pour la France en raison de son engagement durant la guerre.

 

Voici, dans une lettre, son témoignage sur les tranchées :

 

« Mon Lou,


je suis donc retourné aux tranchées de fantassins pour service. Je devais trouver l’adjudant observateur que naturellement n’ai pas pu trouver après l’avoir cherché pendant six heures dans les tranchées sans arrêter de marcher de boyau en boyau.

 
Je me suis rendu compte aujourd’hui de ce que sont ces tranchées : Muraille de Chine, plus frêle que cette muraille de Chine dont on se moquait tant dans les récits de voyage où j’en ai lu la description. 

...

 

Les tranchées blanchoient dans la plaine. On dirait qu’on fait le Métro. Nous arrivons aux tranchées et entrons dans le premier boyau. 2 mètres de haut, 1 mètre de large. Jusqu’à un mètre et demi depuis le sol, c’est de la craie : blanc de neige. Tout cela est d’une propreté minutieusement extraordinaire. Pas un fétu de paille, pas un papier. Tous les 4 ou 5 mètres, un garage semi-circulaire permet à un homme de se mettre de côté, afin de laisser passer ceux qui viennent en sens contraire. En face, se trouve un puisard. Les boyaux ont des noms : Boulevart  Bonaparte, Boulevart Allemand, Boulevart Mort aux Boches, Boyau Fabert, Boyau Gabrielle, Boyau de la Rose, Boyau de la Marquise, Boyau des Foireux. Tout cela s’entrecroise infiniment. C’est, je te l’ai dit, la muraille de Chine, mais en creux. C’est un vrai dédale. Minos avec sa tête de vache s’y croirait dans son labyrinthe, qui était carré somme toute, mais pas d’Ariane, les Arianes sont complètement absentes. »

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Et voici un de ses poèmes:

Et combien j'en ai vu

Et combien j'en ai vu qui morts dans la tranchée
Étaient restés debout et la tête penchée
S'appuyant simplement contre le parapet

J'en vis quatre une fois qu'un même obus frappait
Ils restèrent longtemps ainsi morts et très 
crânes
Avec l'aspect penché de quatre tours 
pisanes

Depuis dix jours au fond d'un couloir trop étroit
Dans les 
éboulements et la boue et le froid
Parmi la 
chair qui souffre et dans la pourriture
Anxieux nous gardons la route de Tahure

J'ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir
Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure
Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir

Cette nuit est si belle où la balle roucoule
Tout un fleuve d'obus sur nos têtes s'
écoule
Parfois une 
fusée illumine la nuit
C'est une fleur qui s'ouvre et puis s'évanouit
La terre se lamente et comme une marée
Monte le 
flot chantant dans mon abri de craie
Séjour de l'insomnie incertaine maison
De l'
Alerte la Mort et la Démangeaison

O poète des temp à venir o chanteurs
Je chante la beauté de toutes nos doleurs
J’en ai saisi des traits mais vous saurez bien mieux
Donner un sens sublime aux gestes glorieux
Et fixer la grandeur de ces trépas 
pieux
L’un qui 
détend son corps en jetant des grenades
L’autre ardent à tirer 
nourrit les fusillades
L’autre les bras ballants porte des 
seaux de vin
Et le prêtre-soldat dit le secret divin.

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