30/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Louis BOUMAL, le poète-soldat, décoré mais désabusé.

Témoignage de Louis BOUMAL

Poète wallon et soldat d'élite, mais désabusé.

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Louis BOUMAL, est né le 11 mai 1890 à LIEGE. Il est mort à SAINT-MICHEL-LEZ-BRUGES le 11 octobre 1918. Destin tout-à-fait tragique : après avoir passé toute la guerre et échappé plusieurs fois au pire, il décède un mois avant la fin de celle-ci, terrassé par la grippe espagnole !

 

Il fut un écrivain et poète belge en même temps qu'un militant wallon et profondément chrétien. Il était, en 1914, professeur de rhétorique à l'Athénée Royal de BOUILLON.

 

Il avait conquis sur le champ de bataille le grade de lieutenant et avait été fait Chevalier de l'ordre de la Couronne. Il raconte d'ailleurs, dans ses écrits, la cérémonie de remise de cette décoration:

« 25 février 1916.


Depuis quelques jours cela ne va plus. Hier, à bout de forces, j’ai dû m’aliter et si me voilà debout ce matin, c’est que je dois me rendre à La Panne pour être décoré par le Roi.

La pièce où l’on nous rassemble n’est pas meublée. Aux murs des tapisseries aux couleurs austères. Par une baie vitrée on découvre au loin la mer sonore qui roule une écume jaunâtre sur la grève. Nous sommes là une centaine, officiers et soldats, qui attendons. La porte s’ouvre. On l’annonce : le Roi. C’est bien lui, pareil à mon souvenir et tel que je le vis à Liège. Il nous salue. Il s’appuye [sic] à la muraille, face à nous tous, pour nous parler.


Il s’exprime avec lenteur, presque avec gêne. Il dit sa confiance en nous et comment notre division mérita son estime durant la guerre. Il rappelle nos batailles. Il n’a rien oublié.


Puis il commence à épingler les décorations sur les poitrines. Familial, il trouve pour chacun les mots qui conviennent. Celui-là est un grand Roi qui sait être le père de ses sujets.


Maintenant c’est mon tour. Je ne suis pas ému. Cela m’étonne même un peu. Je salue et rectifie la position. On lit à
voix haute ma citation à l’Ordre de l’Armée. Le Roi durant la lecture m’attache sur la capote l’Ordre de la Couronne et la Croix de Guerre. Il me regarde et je le regarde. Que va-t-il me dire ? Il me félicite et parle du dévouement connu des officiers du cinquième de ligne. Il me demande le nom de ma ville. Je réponds : Liège. Alors, le Roi sourit avec finesse et bonté. Il sait qu’il va me rendre exultant, il sait maintenant ce qu’il faut me dire. Il ponctue : "Liège m’a donné des soldats qui se sont toujours distingués au cours d’une campagne de vingt mois. La Cité Ardente est une terre d’héroïsme."
Je sens que je rougis de fierté, pour toi, ô ma Liège, pour toi, mon père, pour toi, ma femme bien-aimée ! Me voilà confus. Je ne sais plus quoi dire. Le Roi sourit avec plus de bonté encore, me serre la main et s’en va.
Je le regarde s’en aller. Son amical visage incliné tout à l’heure vers moi, c’était le visage de la Patrie. »

Louis BOUMAL a décrit la souffrance morale du soldat belge par des poèmes. Contrairement à beaucoup d’écrivains-combattants, il expose abondamment sa nostalgie, ses sentiments d’homme de lettres séparé de sa femme, de son enfant, de sa région natale. En fait, en se décrivant, il décrit exactement les souffrances morales de tous les soldats, éloignés de leur monde familier.

 

Ainsi, ce poème, écrit en Normandie. La Normandie qui lui rappelle les paysages de sa Wallonie:

 

Aussi monotone et triste que l'heure,
Avec tes parfums de roses mouillées,
Je reconnais mal ta chanson qui pleure,
O pluie de l'été, propice aux feuillées.

Sous les seringas aux parfums étranges
Et sous les pommiers qui courbent leurs branches,
Entre les bouleaux des forêts natales,
Tu pleurais jadis d'une voix égale.

Si loin de mon rêve, à présent, tu passes,
Un ciel inconnu sème tes averses,
Aucun air wallon chez toi ne converse
Et c'est un ennui que rien ne me chasse.



Au front, seule la relève des tranchées semble importante ! Qu’elle est triste, inhumaine et dégradante la vie du soldat dont le désir se réduit à survivre:

Déjà les Pâques sont passées
Où l'on promit d'être plus sage.
Il n'en reste, dans la pensée,
Que plus ou moins selon les âges.

Comme il a neigé ce dimanche !
On enviait d'être sur terre
Pareil aux flocons d'ouate légère
Qui pleuvaient parmi les branches.

Hélas ! les jours fêtés nous ne les comptons plus
Comme au calendrier les feuilles arrachées ;
Et dans ce soir pascal davantage nous plut
Le relève de nos tranchées.

Que si, dans notre âme chrétienne,
Il arrive qu'on se souvienne
En regrettant sa candeur ancienne,
Puisqu'il convient d'être sage,
On se distrait en regardant le paysage
Où la lune et nos rêves voyagent.

Alveringhem, 11-4-17



Et ici, l'obsession des craintes concernant le retour au foyer, plus tard mais quand ?

 

Lorsque tu recevras des lettres de l'absente
Et que tu souriras d'un air simplement triste,
On dira que ton cœur s'accoutume à l'attente
Et que ton désespoir est un regret d'artiste.

Et lorsqu'on te verra, selon ton habitude,
Assis dans l'herbe à lire au cœur d'un ancien livre,
On croira que tu tiens à la douceur de vivre
Et qu'un puissant orgueil peuple ta solitude.

Mais toi, ne réponds rien. Garde au fond de toi-même,
En ta fierté voulue et ta rancœur contrainte,
Avec l'arrachement de la dernière étreinte,
La cendre d'un amour que chante ton poème.

Isenberghe, 24 août 17



Dans le texte suivant, il montre sa tristesse de voir sa sensibilité atteinte par la dureté et de la cruauté de son expérience au front. Il se sent usé. Il est persuadé qu’il sera incapable d'encore s’émerveiller de la vie au retour chez lui après la guerre:



« Cette race de soldats et de travailleurs têtus aura tôt fait de reconstruire ses temples et d’ensemencer ses terres…Mais vous, bonheurs anciens, rêves d’études et d’art, travaux abandonnés, calmes amours qui remplissiez la vie, que serez-vous devenus ? La matière qu’on mutile, se répare, mais l’âme qui a trop souffert ne connaît plus la joie. »

 

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On a aussi, sauvés de la destruction, ses « Carnets de campagne »

qui occupent une place particulière dans son œuvre. C'est en fait le journal intime d’un jeune intellectuel confronté à l’horreur et à l’absurdité de la guerre. Il y rend compte, au jour le jour, de son quotidien et de ses pensées intimes mais aussi de ses réflexions littéraires et de ses idées politiques ou philosophiques.

Ainsi, il nous livre cette description de l'inondation de la plaine de l'Yser avec, comme chez tous les autres, cette obsession de la boue:

« Voici l’endroit. Des abris sont aménagés à même la digue qui contient l’Yser. J’occupe une cabane avec mon escouade. Mais c’est qu’on y est à l’aise ! Un abri bien clos, de la paille fraîche, un feu de bois… chacun s’arrange un coin.
Je prends la garde avec mes [5 v
o / 15] hommes de 10 à 12. De la digue et de la tranchée de combat, on distingue vaguement sous le brouillard, la tâche blanche que fait l’Yser.


Nuit sans alerte.


À l’aube, un soleil à peine rouge sort du brouillard comme par surprise. Je reprends la garde. Quelques vapeurs flottent encore sur l’eau. Des mouettes criaillent, grands oiseaux invisibles
Enfin, le paysage se dessine.


L’Yser étale à perte de vue, jusqu’à 1200 ou 2000 mètres, ses eaux frissonnantes. De ci de là des branches d’arbres qui sortent du fleuve comme des bras de noyés. Des languettes de terre herbeuse finissent en pointe là-bas, du côté où les Allemands veillent.

...

Tout contre la tranchée, une demi-douzaine de vaches flottent la panse à l’air. Le vent charrie de gauche et de droite leur importune dépouille.
Je reste à rêver, devant le fleuve où j’ai vécu tant d’heures douces et d’heures tragiques. J’ai bu avec délices cette eau de pourriture, de sel et de sable ! Aujourd’hui, c’est une sinécure la vie de tranchée. »

 

Et cette réflexion étrange de la part d'un soldat décoré, promu au rang d'officier et bien noté concernant le corps des officiers de carrière :

 

«  ...type de vieux officiers qui se sont faits en traînant dans les casernes et les cabarets, une deuxième nature brutale et alcoolique. Pour eux, le soldat n'est qu'un numéro matricule, une chose taillable et corvéable. Ils n'imagine pas qu'on souffre autant d'une parole grossière que d'une blessure. Ils sont sans indulgence... »

 

Et il n'hésite pas non plus à décrire sa peur:

 

« des désirs insensés me prennent de me sauver, de fuir, de fuir...

...je songe à la stupidité de cette guerre qui ne rapportera rien à personne sinon des ruines, des ruines... »

 

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