27/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Léon WERTH, l'anarchiste-engagé volontaire.

Témoignage de Léon WERTH.

L'anarchiste-engagé volontaire.

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Léon WERTH, né en 1878 et mort en 1955, est un personnage de sensibilité anarchiste impossible à classer dans la littérature française. Sa famille paternelle est d'origine juive alsacienne.

 

En 1914,il part volontaire pour le front afin de défendre son idéal d’homme libre qui va faire « la guerre à la guerre ». Il est pourtant libertaire, antimilitariste, jauressien et internationaliste.



Au front, il vivra 15 mois de cauchemar avant d’être blessé et réformé en 1916. Et (re)deviendra un pacifiste. Au front, il consigna son expérience au quotidien dans plusieurs carnets.

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Son roman, rédigé entre 1916 et 1917, « CLAVEL soldat » parut juste après la guerre en 1919 et fit scandale. Ce roman, c’est Léon WERTH livrant ses souvenirs du front. Après parut « CLAVEL chez les majors »  la suite de  « Clavel soldat »

 

Pourquoi un scandale ? Par la voix de CLAVEL, il raconte le terrible quotidien : la boue, les attaques suicidaires, les obus, les blessés qui hurlent, les morts, … Il n’épargne personne et surtout pas ses camarades de tranchée, des hommes du peuple, des paysans, des ouvriers, des petits fonctionnaires. « Salauds … Ce sont des salauds ». Il a honte pour eux. Il a honte de lui.

 

Quand CLAVEL parle, c'est lui qui parle. Ecoutons-le:

 

« Les gouvernements ont répandu par leurs agences, ils ont répandu par leurs socialistes et leurs anarchistes complices du jeu, l’idée que cette guerre était la dernière des guerres, la guerre tueuse de la guerre …  Si j’ai prétendu faire la guerre pour imposer la paix, c’est parce qu’on m’a trompé… peut-être parce que j’ai bien voulu m’être trompé, parce que cela m’épargnait la révolte ou la désertion qui obligent à des actes difficiles … »

 

Ce qui le taraude, c'est l'ennui. L'ennui et la boue:

 

« Le vin... Il n'y a que le vin, la boue et les cadavres, les uns vivants, les autres morts. Et l'ennui, un ennui auparavant inconnu, l'ennui jusque dans les mains, jusque dans les pieds, un ennui qui fourmille, tout cela pour rien... rien... rien. Clavel en est sûr, maintenant : Pour rien. C'est cela l'horrible et cela seulement. Et la plupart ont perdu la force même de s'ennuyer. L'ennui devient le signe de ceux qui ne sont pas morts à tout. À connaître leur ennui, combien sont-ils? dix, cent, mille peut-être et ceux-là sont prêts à se joindre des deux côtés des lignes. Et moi-même, quel est mon souci? se demande Clavel... Je n'ai plus en moi que la sensation du temps qui coule, le désir qu'il coule plus vite, et un dégoût toujours croissant, non pas de la mort, mais de cette mort-là. »

 

La peur non pas de la mort en tant que telle, mais la mort à la guerre. Mort qu'il juge stupide:

 

« Clavel pense à la mort. Il n'en a aucune épouvante hébétée de cauchemar. Il ne redoute pas l'au-delà. Mort, il rentrera dans la nécessité universelle. Seul disparaîtra le petit hasard de personnage qu'il est et son lien à d'autres personnes. C'est cela simplement qu'il voudrait préserver et les imprévus possibles de la vie qu'il pourrait vivre encore si nul accident de guerre ne la supprime. Il n'a pas peur de la mort. Il veut bien mourir, mais pas à la guerre. »

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La saleté des tranchées: 

 

« la paille [sur laquelle on dort] est souillée de crachats, de boue, de débris d’aliments, de linges sales, d’urine aussi quelques fois, mais c’est de la paille quand même »

 

Ce témoignage de la condamnation d'un soldat pour « lâcheté »:

 

« Vingt ans de réclusion avec dégradation militaire. «Est resté à l'arrière le jour de la dernière attaque». Les troupes sont en carré dans un champ. Le ciel a bleui. L'orfèvre déplace ses sacs de nuages, ses vieux torchons gris.

    • Ouvrez le banc...

On entend vaguement la lecture du jugement.


Puis l'homme doré, à cheval :

    • Soldat... vous êtes indigne de porter les armes... nous vous dégradons.

L'homme passe devant les compagnies. Il sort du carré. On le remet aux gendarmes.

Les troupes défilent. Les hommes titubent, le corps en avant, comme si la boue les écorchait. La «clique» marche en avant. C'est la première fois depuis la guerre que Clavel entend des tambours et des clairons. Ils le font penser à la paix, à la petite ville où il fit son service militaire. Le tambour-major est en tête. Il a retrouvé Montélimar, Romans et d'autres villes où il défila. Il va de son pas chronométré, de son pas de métronome et balance le buste de droite à gauche et de gauche à droite. Puis il se retourne, et marche à reculons d'un pas de ballerine. »

 

Dans le second roman, il s'en prend à quasi tout le monde qu'il dénonce pour lâcheté. Rien d'étonnant à ce que ses romans aient fait scandale surtout si près de la guerre. Ils étaient tout à l'opposé des sentiments patriotiques.

 

« Car s’il suffisait d’être lâche, pour être méritant, quelle belle époque serait la nôtre. Lâches, ceux qui s’embusquaient en affirmant leur patriotisme; lâches, ceux qui font triompher leurs conceptions diplomatiques ou leur foi patriotique par la mort des plus jeunes ou des plus exposés; lâches, ceux qui se font un mérite d’un risque auquel ils ne peuvent se soustraire; lâches aussi, s’ils l’acceptent comme une nécessité supérieure; lâches alors, parce que trop bêtes. Lâches, les femmes qui envoient leurs enfants à la belle gué-guerre et qui sont prises du même émoi que la maîtresse du toréador quand elle le voit face au taureau. Lâches, les femmes qui portent glorieusement le deuil de leurs enfants, comme si la suprême lâcheté n’était pas de remplacer par une comédienne attitude le deuil qu’on n’a pas sur le cœur. Lâches… parce que sont lâches les femmes qui ont, si leur fils meurt, une autre sentiment que la révolte, un autre mouvement que le sanglot. Lâches… oui, lâches, tous lâches, les femmes, les civils et les soldats… »

Et il avoue sa peur. Cela aussi était contraire au mythe du poilu plein de courage :

« Et si vous pensez que j’ai peur pour ma peau, tout simplement, oui… J’ai peur pour ma peau. J’ai peur des obus, j’ai peur des balles, j’ai peur des bombes, j’ai peur des grenades, j’ai peur des baïonnettes, j’ai peur des couteaux, j’ai peur de tous les instruments et de tous les engins qui écrasent, arrachent, transpercent ou coupent. Les autres aussi… mais ils ne le disent pas ou ils sont trop bêtes pour s’imaginer le risque. Les bœufs qui paissent aux champs n’ont pas peur de l’abattoir. Et j’ai peur aussi des poux et des puces… peur de la caserne et peur du dépôt… peur du conseil de réforme… qui pourrait me récupérer… vous entendez bien… peur de me mettre nu encore une fois devant un général, des scribes et des médecins, peur d’être encore palpé, ausculté, percuté… peur enfin… J’ai peur… »

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