21/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Robert VIVIER, l'universitaire-combattant.

Témoignage de Robert VIVIER, l'universitaire combattant.

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Robert VIVIER est né à Chênée en 1894 et est décédé en France en 1989. Sa famille faisait partie de la petite bourgeoisie liégeoise.

 

Élève de l'Athénée royal de Liège, il entre à l'Université de Liège, à la Faculté de Philosophie et Lettres. Aujourd’hui encore Robert VIVIER demeure un écrivain injustement méconnu. En témoigne cet extrait d'une lettre de Marcel THIRY datant de 1962: « Votre cas est de loin le plus incompréhensible dans cette bizarre condition de notre littérature [belge]. Vous êtes absolument le seul parmi nous dont je sois sûr que la relative méconnaissance est entièrement injuste »

 

Lorsque survient la guerre de 1914-1918. il s'enfuit de Belgique, gagne la France et s'engage dans l'armée belge comme simple soldat. Son expérience de la guerre, faite dans les tranchées l'a marqué profondément. C'est là qu'il a développé son attention envers les classes sociales populaires. VIVIER refusa obstinément tout avancement que ses titres universitaires auraient pu lui valoir.

 

Là aussi qu'il a découvert l'horreur de tuer dont témoigne ce passage de La Plaine étrange:

 

«  Ce qu'il faut que je dise aussi, parce que cela a crié et saigné en moi, c'est que sur le fantassin a pesé le plus lourdement le dilemme proposé par la guerre à la conscience de l'homme ! Tuer, ou faillir à son devoir...Il fut le seul qui dut regarder ses mains rouges. »

 

Pour beaucoup d'intellectuels de 1914, la guerre désarmait la culture. Selon VIVIER, humble volontaire de l'Yser, elle n'aura pas seulement menacé la vie et dénaturé le monde, elle aura, et pou longtemps, confondu l'universitaire dans le troupeau des simples, de ceux qu'il nommera désormais 'les hommes'. On ne s’étonnera donc pas que VIVIER, sans renier sa décision prise en décembre 1914, ait été attiré par le mouvement pacifiste.

 

Trois de ses ouvrages ont trait à la guerre: un recueil de poèmes édité en 1921 sous le nom de La Route incertaine; un recueil de souvenirs de guerre, qui paraît en 1923, La Plaine étrange; un livre de souvenirs de guerre, paru en 1963 sous le titre Avec les hommes.

 

Les poèmes écrits durant la guerre traduisent la souffrance de VIVIER, mais aussi sa conviction que son combat a un sens et son espoir de voir la victoire récompenser son sacrifice. En revanche, dans les textes retravaillés et publiés en 1921, l’espoir s’est évanoui et c’est désormais la souffrance qui est mise en avant.

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Voici comme thème abordé par VIVIER, la solitude du soldat:

 

« Chacun se sent seul, dans son corps et dans son âme. Il n’y a pas de capote assez chaude pour étouffer ce froid qui nous fait tous frères. Mais qu’est-ce que des frères qui ne peuvent rien l’un pour l’autre ? En se penchant sur l’âme voisine, chacun n’y voit trembloter que, comme au fond d’un puits, sa propre image, blême dans l’eau grise. »

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Comme les autres écrivains, l'obsession de la boue:

 

« Le sommeil se prolonge. Depuis l’aube, il s’étale de toute sa lourdeur sur les corps vaincus. Pas de rêves. Les cerveaux sont pétrifiés. Le sang souffre, les muscles se plaignent. Il y a quelques heures, aveuglés par l’éclair surprenant des fusées, nous soulevions, de nos bras vidés, des pelletées de boue pesante, que le sol spongieux ne lâchait qu’avec un bruit de ventouse. Le cri des mitrailleuses tapissait nos crânes de fleurs folles. Nos pieds traînaient des piédestals [sic] de terre. Le long des boyaux pleins de hasard, nous sommes revenus, file d’ombres penchées butant à des crevasses, poursuivie par le chuchotement précis des balles. Enfin, nous avons pu coucher l’une sur l’autre nos paupières écorchées par le petit jour. Et nous les avons longuement rincées dans l’eau grasse du mauvais sommeil… »

 

Et son aversion pour la guerre. Son opposition à une vision héroïque et élitiste de la guerre. Il rejoint d'autres, notamment Martial LEKEUX:

 

« Nous avons fait tristement cette triste guerre. Nous n’étions pas des soldats de vocation. Le héros de notre temps, ce n’est pas le berger qui pousse son bétail à l’abattoir. C’est l’homme des immenses armées anonymes qui halèrent sans merci leur pesante souffrance, sans goût de la lutte, sans soif de meurtre, sans appétit de domination et sans fanfaronnade. C’est le soldat qui a accepté et rempli, sans illusion, avec persévérance, le devoir qu’imposait la fatalité. »

 

Il dit ce qu'il pense de la façon dont glorifie la mort du soldat:

 

" Non, la mort du soldat n’est pas la belle guerrière dont les bras fermes et la poitrine accueillent le héros qui chancelle. La mort est froide. Elle te colle sur le cœur sa main de glace. La mort ferme le jour immense et souffle le soleil. La mort est laide. Elle te fait viande. Elle te barbouille de rouge et de noir. La mort est lâche. Pas à pas, elle te suit, prête. Elle se glisse pour achever les blessés au fond des trous. Elle vient sur eux comme un reptile. »

 

Ce thème de la guerre triste apparaît également dans le roman de VIVIERNon, publié en 1931: l’écoulement inexorable du temps et le découragement des soldats.

 

« La guerre était trop longue, depuis que je vivais. Elle n’était pas trop longue de six mois, d’un mois, d’une semaine, elle était trop longue de cette relève-ci, trop longue de cette nuit à veiller, trop longue de la fin de cette heure. Il fallait, oh! il fallait que cela finît tout de suite. Je ne vivrais [sic] pas jusqu’au prochain obus »

 

Passé la guerre, VIVIER retrouve ses livres. Romaniste, il se retrouve professeur à Hasselt, puis à Bruxelles. Une thèse lui ouvre une carrière universitaire à Liège (1929), carrière qui ne s'arrêtera qu 'en Sorbonne.

 

 

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