19/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Martial LEKEUX.

Témoignage de Martial LEKEUX, le moine soldat.

martial-franciscain-artillerieofficier.jpg

La première Guerre mondiale fut un événement sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Pour la première fois, l’industrie a été utilisée en grand. La guerre est devenue un prolongement de l'industrie et aussi un prétexte à son développement. Le choc traumatique engendré par cette boucherie fut rapporté dans la littérature belge francophone des années 1920 et 1930.

 

Aujourd'hui, une figure étonnante: Martial LEKEUX, dit le "moine soldat". Ce dernier, dont il a déjà été question sur ce site est né à Arlon le 19 juin 1884. Il fut prénommé Edouard. Sorti officier de l'Ecole Royale Militaire, il fut désigné pour servir aux Forts de LIEGE.

 

Le 15 septembre 1911, il choisit de devenir moine franciscain sous le nom de Frère Martial. Quand la guerre éclate, il rejoint l’armée à LIEGE et participe à toute la retraite vers Anvers et puis vers l’Yser. Il servit pendant de longs mois d’observateur pour l’artillerie à Oud-Stuyvekenskerke, dans la tour  d’un petit hameau au nord de Dixmude.

 

La guerre finie, il retourna dans son  couvent. Il revint de l’Yser rhumatisé, grippé à longueur d’année et rongé par une gastrite.

 

Après la guerre, il écrivit divers livres dont « Mes cloîtres dans la tempête. »

mesclotresdans00leke_0009.jpg

Voici quelques extraits.

 

Notamment, un passage sur les « spéciaux », ces soldats belges installés dans le hameau en janvier 1915 pour effectuer des reconnaissances vers les lignes allemandes. Les « spéciaux » faisait partie de la « compagnie spéciale pour missions dangereuses » crée par l’état-major vers la fin du siège d’Anvers. Il est probablement le seul à en avoir parlé.

 

« Pauvres « spéciaux » ! Vous étiez trop sauvages et trop beaux pour la campagne nouvelle. La guerre s’organisait - l’ère des rapports - et des inventaires et vous n’aviez pas compris que dans un corps organisé il ne faut que des qualités et des vices médiocres: c’est pour cela que vous deviez disparaître, car vos mérites trop hauts étaient le compromettant signal qui faisait attaquer vos défauts. »

 

Erudit et homme d'église, il ne peut s'empêcher de philosopher. Et sa philosophie est pourtant bien universelle, non rattachée à une religion.

 

« Je vais vous parler – hélas ! – de guerre. Posons donc la question préalable : la guerre, est-ce un bien ou un mal ?

 

Je ne discuterai pas longuement la question. Moi qui ai fait la guerre et qui l’ai vue de près, je puis, en pleine connaissance de cause, vous dire : LA GUERRE EST UNE SALETE, une horreur, un fléau, une chose barbare et brutale qu’un honnête homme, fût-il soldat, ne peut que haïr de toutes les forces de son cœur d’homme.

Sans doute, elle n’est pas que cela, comme le prétend M. Remarque : elle engendre de magnifiques vertus et d’admirables sacrifices, et je ne permettrai jamais que, pour honnir la guerre, on salisse la mémoire de ceux qui, par devoir, l’ont faite généreusement, de ceux qui saintement ont versé leur sang sur l’autel de la Patrie, et qui sont des héros et des martyrs !


Mais ces vertus, la guerre n’en est que l’occasion. En elle-même elle n’en reste pas moins mauvaise et haïssable. Et tout le bien qu’on en peut dire cède devant cette unique considération : elle est injuste. Elle ne devient juste que par nécessité, comme le meurtre en cas de légitime défense, mais en elle-même elle est inique. »

 

Comme tous les autres écrivains-témoins, l'obsession de la boue:

 

« Nous sommes enduits de limon et suons de grosses gouttes, à lutter contre les molles tentacules du sol : un kilomètre à faire dans cette plaine déliquescente coupée de lagunes. La route est indiquée par une traînée de fascines jetées dans la vase aux endroits les plus visqueux.

Nous progressons, malgré la steppe gluante : la tour sourit de nous voir arriver. Calme plat. J'ai choisi pour la traversée l'heure qui suit le dîner, l'expérience m'ayant appris qu'en ce moment-là les Boches dorment, digérant la choucroute. »

 

Et cette description d'une attaque, évocation d'un lieu hostile et dangereux et de la déshumanisation des hommes.:

 

« Je sors. Au même instant, dans un éblouissement pourpre, un souffle chaud me projette contre le mur; je tombe à l'eau, assommé. Un bond : je me précipite, à moitié étourdi, glissant, enfonçant, trébuchant dans le sol mou, culbutant dans les trous frais, flagellé par des flammes sauvages qui lancent des paquets de balles dans le vertige de l'air. Cela pue la poudre et la vase.

 

Des hurlements s’élèvent: la tranchée est atteinte. J’y vais voir. Un homme sans main, assis, les pieds dans l’eau, devant un abri, regarde fixement dans le vide d’un regard désespéré, le front plissé comme une reinette, et tandis que le sang s’égoutte du moignon de son bras, ses lèvres ne cessent de remuer, comme s’il marmonnait un chapelet. Un autre est couché, le ventre troué, la figure blême tirée comme celle d’un mort, sans s’arrêter de pousser des « hein… » lamentables, avec une voix d’enfant malade... Que c’est donc stupide, la guerre !

 

Son esprit franciscain apparaît. Son affection, son empathie pour les les soldats ordinaires qui risquent leur vie dans la boue et la puanteur en première ligne:

 

«  Les grands martyrs sont eux, les martyrs déchiquetés de cette guerre pleine de souffrance. Quelle grandeur dans leur héroïsme silencieux! Chaque nuit, au début de l'obscurité, je vois cette longue ligne approcher des silhouettes sombres: silencieusement, lourdement et laborieusement, ils viennent à être sauvés. A travers la boue gluante, bouclée sous leur énorme sac à dos, avec le fusil sur la bandoulière et une batte dans la main pour tâtonner le sol ... Sainte Vierge, désolé pour ceux qui souffrent pour la justice! Regarde avec miséricorde, sous leur écorce rude, la justice de ces âmes simples qui savent mourir pour leur patrie. Oubliez leurs mots crus pour l'amour de la prière qui se cache néanmoins au fond de leur cœur et qu'ils murmureront doucement quand l'heure sera venue de mourir »

Pere-Martial-Lekeux-Mes-Cloitres-dans-la-tempete-17.jpg

Les commentaires sont fermés.