15/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage d'Ernst JÜNGER

Témoignage d'Ernst JÜNGER.

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Passons de l'autre côté des tranchées. Voici le témoignage d'un écrivain-combattant allemand: Ernst JÜNGER. C'est un essayiste et romancier allemand, né en 1895 à Heidelberg et décédé le 17 février 1998 à Riedlingen.

 

Ernst Jünger se porte volontaire quand Guillaume II ordonne la mobilisation en 1914. Durant la guerre, il subit de nombreuses blessures et reçut la croix - « pour le mérite ».

 

Dans le livre Orages d'acier, il fait part de son expérience de la guerre des tranchées, comme simple soldat d'abord, puis comme officier des Sturmtruppen. Il y décrit les horreurs vécues, mais aussi, honnêtement, la fascination que l'expérience du feu a exercée sur lui. C'est paradoxal et cela ne doit pas être unique. André GIDE en dira: « Le livre d'Ernst Jünger sur la guerre de 14, Orages d'acier, est incontestablement le plus beau livre de guerre que j'ai lu, d'une bonne foi, d'une honnêteté, d'une véracité parfaites » 

 

Suivront deux autres ouvrages: en 1922, la Guerre est notre mère et en 1926, le Feu et le sang.

 

Voici quelques extraits.

 

Il décrit la froideur des officiers soucieux d'établir des rapports et de suivre les procédures sans se préoccuper des soldats:

 

« En voyant un major-général qui contrôlait au sein de cet affairement sanglant la marche des opérations, j'eus de nouveau cette impression, difficile à dépeindre, que l'on ressent lorsqu'on voit l'homme, cerné par les terreurs et les agitations de la zone élémentaire, poursuivre avec un sang-froid de fourmi l'édification de ses structures propres. »

 

 

« L'officier d'état-major de la division me reçut dans son bureau. Il était fort bilieux et je m'aperçus qu'il tentait de me coller la responsabilité de l'échec. Quand il mettait le doigt sur la carte et me posait des question de ce genre : "Mais pourquoi n'avez-vous pas tourné à droite dans ce boyau ?" je voyais bien qu'un méli-mélo où des notions comme la droite ou la gauche n'ont même plus de sens lui était tout simplement inconcevable. Pour lui, toute l'affaire était un plan, pour nous, une réalité intensément vécue. »

 

Un extrait où il décrit sa réaction lorsqu'il découvre le cadavre d'un ennemi qu'il a lui-même tué:

 

« Mon anglais était étendu devant - un jeune garçon à qui ma balle avait traversé le crâne de part en part. Il gisait là, le visage détendu. Je me contraignis à le regarder dans les yeux. Je suis souvent revenu en pensée à ce mort, et plus fréquemment d'année en année. Il existe une responsabilité dont l'Etat ne peut nous décharger; c'est un compte à régler avec nous-mêmes. Elle pénètre jusque dans les profondeurs de nos rêves. »

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Et une attaque aux gaz:

 

« A certains endroits, le gaz arrivait presque à la densité absolue, de sorte que le masque même ne servait plus de rien, faute d'oxygène qu'on pût respirer.

 

Le lendemain matin, nous pûmes relever avec étonnement dans le village les traces laissées par les gaz. Une grande partie des plantes de toute espèce était flétrie, les limaces et les taupes jonchaient le sol de leurs corps, et les chevaux des cavaliers de la liaison cantonnés à Monchy avaient l'eau qui leur coulait de la bouche et des yeux. Les balles et les éclats répandus un peu partout étaient givrés d'une belle patine verte. Même à Douchy, le nuage avait fait sentir ses effets. Les civils, qui commençaient à prendre peur, se rassemblèrent devant le logement du colonel von Oppen et demandèrent des masques à gaz. On les chargea sur des camions et on les écarta sur des localités situées plus en arrière. »

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Et, comme tous les autres, cette obsession de la boue. Mais aussi, ces échanges curieux entre combattants des deux camps:

 

« Le terrain , jusqu'à présent marqué par une désolation funèbre, avait pris l'allure d'un champ de foire. Les occupants des tranchées des deux partis avaient été chassés par la boue sur leurs parapets, et ils s'était déjà amorcé, tout un troc d'eau-de-vie, de cigarettes, de boutons d'uniforme et d'autres objets. La foule de corps en kaki jaillie des tranchées anglaises, naguère désertes, était aussi stupéfiante qu'un fantôme en plein midi. »

 

Et ce capharnaûm des tranchées que l'on retrouve dans Le feu et le sang :

 

« Autour de nous règne une profonde et prosaïque grisaille. Levées de terre, caillebotis, panneaux indicateurs et câbles de tranchée sont là froids et sans vie, hostiles, émergent rigides d'une pénombre suintante, objets avec lesquels nous avons perdu tout rapport. Nous persistons à percevoir les choses, mais elles ne nous disent plus rien, car nos pensées dansent dans nos cerveaux en ressac toujours plus heurté, plus instable. » 

 

Et aussi dans Le feu et le sang, il explique que la guerre lui a fait découvrir la nature des relations de domination. Celles-ci, qui existent dans la société civile, se manifestent encore plus clairement au cours de la guerre:

 

 

« Ici, l’époque dont nous sommes issus abat ses cartes. La domination de la machine sur l’homme, du valet sur le maître devient évidente, et un déchirement profond qui commençait déjà par temps de paix à ébranler l’ordre économique et social se manifeste aussi de façon mortelle dans les batailles. Ici se dévoile le style d’une génération matérialiste et la technique fête son triomphe sanglant. »

 

Ernst Jünger n'a pas participé au complot contre Hitler, mais il a été dans le secret de sa préparation. Il a marqué son opposition au nazisme dans des œuvres telles que: Sur les falaises de marbres (1939), la Paix (1945) et Héliopolis (1949).

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