12/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Jean GIONO.

Témoignage de Jean GIONO.

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Jean GIONO, est né à Manosque, le 30 mars 1895. Il y est décédé le 9 octobre 1970.

 

Malgré une santé fragile, en 1915, il est affecté au 140e régiment d'infanterie. Il participe aux batailles les plus terribles du conflit (Artois, Champagne, Verdun, la Somme, le Chemin-des-Dames) et en ressort traumatisé. Son meilleur ami et nombre de ses camarades sont tués à ses côtés.

 

Il est reconnu « légèrement » gazé. Bouleversé par l'horreur de la guerre, les massacres, la barbarie, l'atrocité de ce qu'il a vécu dans l'enfer du front, il devient pacifiste convaincu.

 

Jean GIONO n'aborde objectivement la période 14-18 de sa vie que dans Refus d'obéissance. L'influence de la guerre est pourtant très forte tout au long de son œuvre.

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Ainsi dans Le Grand Troupeau, il évoque la guerre tout en n'en parlant pas. Sur le front, elle s'étale comme un gigantesque carnage, anime les crânes dénudés et redonne vie aux cadavres recouverts de mouches noires; à l'arrière, ses échos se font entendre à travers la chair avide des femmes esseulées. Le Grand Troupeau est il l'armée qui a réuni tous les hommes du village ou est-ce cette transhumance anticipée qui fait descendre de l'estive toutes les brebis derrière le vieux berger.

 

Dans ce livre, nous apprenons d'emblée que tous les jeunes hommes sont partis le matin par le train. Pour le grand carnage que sera la guerre 14-18. Giono nous fait passer régulièrement de la guerre au village et à la Provence. D'un côté la folie, de l’autre la nature avec ce qu'elle a de dur, de fort, de beau et de grand. En ce compris le désir des jeunes femmes pour ces hommes partis au loin. Un désir invincible, venant du fond de l’être, de la santé morale et physique.

 

En témoignent les extraits suivants :

 

« A genoux, devant ça, il mâchait et remâchait son pain. Il sentit comme une présence derrière lui. On le regardait. Il se retourna ; c’était, sur l’autre bord du trou, un homme couché et qui avait la figure toute noire. Sa cervelle coulait par une large blessure en coin. Il ne regardait pas ; c’était un petit morceau rond et blanc de cette cervelle qui faisait le regard parce qu’il était collé sur ce noir de l’œil, sur l’œil pourri et plein de boue. »

 

« Les balles claquent dans les branches ; la peau d'herbe est toute blessée. (...)

Des vols d'obus passent, s'abattent, sautent, arrachent des branches, rugissent sous la terre, se vautrent dans la boue, puis tournent comme des toupies et restent là. »

 

Aussi cet extrait réaliste évoquant les rats qui arrivent pour s'attaquer aux cadavres :

 

"De temps en temps ils se passaient la patte dans les moustaches pour se faire propres. Pour les yeux, ils les sortaient à petits coups de griffes, et ils léchaient le trou des paupières, puis le mordaient dans l'oeil, comme dans un petit oeuf, et ils le mâchaient doucement, la bouche de côté en humant le jus."

 

Et cette description d'une attaque aux gaz :

 

« Une odeur de désinfectant emplit l'abri. Par-dessus la vibration des éclatements qui ne cessaient pas, on entendit un appel de clairon.
— Hé, les gaz, fit le docteur. Mettez vos masques les enfants.
Un homme fit le tour de l'abri, réveilla ceux qui étaient endormis et distribua des masques frais. Quelqu'un, à l'entrée, donna un coup de sifflet strident ; puis à nouveau l'appel du clairon tout près d'eux.


Le ruban du masque était si serré autour du front de Martin qu'il lui entrait dans la peau. Il était assis avec Randolph sur le rebord de la couchette, regardant par les œillères de mica gondolé les hommes dans l'abri, dont la plupart s'étaient déjà rendormis.

...

Dehors, aux explosions continuelles avaient succédé des sifflements cinglants dont la succession rappelait le bruit de l'eau qui tombe, mais en moins régulier, plus sifflant. De temps à autre l'éclatement d'un obus déchirait l'air, puis à intervalles, le départ des trois gros canons qui faisait tout vaciller. Dans l'abri, à part deux hommes qui ronflaient fort en en raclaient, chacun gardait le silence.
On apporta plusieurs brancards avec des blessés, qui furent déposés au fond de l’abri. Peu à peu, sous le bombardement continu, des hommes commençaient à s'y faufiler, à former des groupes, où l'on se touchait mutuellement pour se sentir ensemble, en parlant à voix basse à travers les masques. »

 

Et cette éternelle obsession de la boue, des rats et...des corbeaux :

 

« Il y avait toujours une trêve du petit matin, à l'heure où la terre sue sa fumée naturelle. La rosée brillait sur les capotes des morts. Le vent de l'aube, léger et vert, s'en allait droit devant lui. Des bêtes d'eau pataugeaient au fond des trous d'obus. Des rats, aux yeux rouges, marchaient doucement le long de la tranchée. On avait enlevé de là-dessus toute la vie, sauf celle des rats et des vers. Il n'y avait plus d'arbres et plus d'herbe, plus de grands sillons, et les coteaux n'étaient que des os de craie, tout décharnés. Ça fumait doucement quand même du brouillard dans le matin.


On entendait passer le silence avec son petit crépitement électrique. Les morts avaient la figure dans la boue, ou bien ils émergeaient des trous, paisibles, les mains posées sur le rebord, la tête couchée sur le bras. Les rats venaient les renifler. Ils sautaient d'un mort à l'autre. Ils choisissaient d'abord les jeunes sans barbe sur les joues. Ils reniflaient la joue puis ils se mettaient en boule et ils commençaient à manger cette chair d'entre le nez et la bouche, puis le bord des lèvres, puis la pomme verte de la joue.

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