11/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Max DEAUVILLE, écrivain belge.

 

Témoignage de Max DEAUVILLE.

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Max DEAUVILLE, de son vrai nom Maurice DUWEZ est né à Ixelles le 31 août 1881. Il décèda à Ixelles le 1er février 1966. Durant toute sa carrière professionnelle, il est médecin aux Assurances Générales, tout en travaillant à l'hôpital d'Ixelles et en ayant une clientèle privée.

 

Parallèlement à sa profession médicale, il fut un écrivain fécond et collabore activement après la Guerre aux mouvements littéraires avant-gardistes en Belgique sous le pseudonyme de Max DEAUVILLE.

 

A l'instar de Georges DUHAMEL, c'est un engagé volontaire en 1914. Comme médecin il participa à la retraite de l'Armée belge sur le front de Dixmude. Après les combats de Steenstrate en avril-mai 1915, il est atteint par la fameuse « Fièvre des tranchées ». Après sa guérison, il soigne les blessés à l'hôpital de Saint Lunaire (Bretagne) de février 1916 à janvier 1918. Il rejoint ensuite l'Aérostation militaire jusqu'à la fin de la Guerre.

 

Il décrivit son expérience de guerre, et des tranchées, dans divers livres, qui mériteraient d'être aussi connus que les livres des écrivains français de l'époque.

 

Il décrit méthodiquement, et avec son lyrisme d'écrivain, divers événements du front.

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Tels que la situation à Oostvleteren, 27 mars 1915 :

 

« Tout autour s’étend la campagne verte et joyeuse. Elle se peuple de tous les fugitifs. Les groupes disséminés dans les champs lui donnent l’aspect d’un paysage peint par un primitif. Les teintes vives de certains uniformes tranchent sur la verdure.

(…)Tout le sol est couvert de tuiles cassées, de débris de briques, d’éclats de vitres. Une grosse branche est allée se ficher dans un toit. Partout s’ouvrent des entonnoirs.  Les pavés sont rejetés ça et là. Un obus a traversé l’église pleine encore de poudre blanche, au travers de laquelle apparaissent les chaines renversées, la dorure des statues, ainsi que de longues stries de lumière qui viennent des fenêtres. Dans la grand rue une petite chapelle votive s’est écroulée. Plus loin les murs sont éclaboussés de sang. Deux chevaux sont là, tués, le cou aplati, la tête étendue, le ventre gonflé, les pattes raidies. D’une maison on sort un cadavre. Sa face est verdâtre, de son oeil mi-ouvert, il regarde en l’air d’un air bête. Le coin de la bouche se relève découvrant une dent. »

 

Et aussi, comme ses confrères écrivains-combattants, l'obsession de la boue:

« Ah ! La boue, l’horrible boue, (…) Dans la boue les baraquements sont comme des îlots. Dans une demi-ténèbre, entassés au milieu de leurs nippes terreuses, s’empilent les hommes pressés dans une atmosphère livide, dans une pénombre où tout est de la même teinte uniforme, couleur de rat. (…) »

 

Comme cette description du secteur au nord de DIXMUDE ( toujours cette boue ):

 

« Le terrain argileux est imbibé par l’inondation, les eaux des pluies restent à la surface, les cieux gris empêchent l’évaporation. Dans la nuit, tout se confond, la plaine morne, les nuages bas. Dans un brouillard sombre marche une file d’ombres. Par endroits il y a des fascines, à chaque pas la boue liquide monte comme l’eau dans une éponge, avec un glougloutis vaseux. Quelques saules trapus, en rang, semblent accroupis dans les marais. (…) Une ligne plus sombre apparaît. C’est la digue, avec la silhouette de ses quelques arbres maigres. Elle se découpe en un léger vallonnement sur le ciel plus gris. Et de loin en loin, une lumière qui semble sortir de terre, marquant un trait de fissure d’un abri, trace une ligne d’un jaune d’or dans le noir absolu. »

 

Et les tranchées en hiver ( malgré l'hiver, la boue ):

 

« Le terrain argileux est imbibé par l’inondation, les eaux des pluies restent à la surface, les cieux gris empêchent l’évaporation. Dans la nuit, tout se confond, la plaine morne, les nuages bas. Dans un brouillard sombre marche une file d’ombres. Par endroits il y a des fascines, à chaque pas la boue liquide monte comme l’eau dans une éponge, avec un glougloutis vaseux. Quelques saules trapus, en rang, semblent accroupis dans les marais. (…) Une ligne plus sombre apparaît. C’est la digue, avec la silhouette de ses quelques arbres maigres. Elle se découpe en un léger vallonnement sur le ciel plus gris. Et de loin en loin, une lumière qui semble sortir de terre, marquant un trait de fissure d’un abri, trace une ligne d’un jaune d’or dans le noir absolu. »

 

Et toujours cette boue obsédante:

 

"La boue a tout englouti et il n'est resté que des malheureux, des esclaves armés, trop incertains du succès d'une révolte pour oser la tenter. Malgré cela ils tiennent parce que dans le cœur de l'homme reste enracinée la certitude de son importance."

 

Et il s'oppose à la glorification de la guerre. C'est un véritable appel pacifiste:

 

"La guerre n'est que le suicide misérable d'une foule en folie. Ses remous sanglants ne servent que les intérêts de ceux qui la dirigent. Et même s'il faut qu'un jour pour sauver un pays ou l'honneur, de nouveaux soldats prennent les armes, pourquoi leur mentir, pourquoi faire miroiter devant leurs yeux le mirage de la gloire et de l'héroïsme?

 

Comme aussi cet extrait de La boue des Flandres:

 

« Mais demain viendront des gens qui parleront de courage, de héros, de gloire. C’est dans la suite naturelle des choses. Quand un misérable soldat abruti par la peur, ou luttant de toute son énergie pour y résister aura été déchiré par un brusque éclatement, qu’en restera-t-il ? Un tas de chairs, d’entrailles et de loques souillées de sang, auxquels les injures de la poudre auront donné l’aspect des détritus que déversent les poubelles. La grimace du mort sera presque toujours grotesque dans son horreur, et il en sera de même des gestes déjetés de ses membres brisés. Pourtant lorsqu’il aura été couché sur un brancard et que sous sa couverture étendue, la forme allongée de son corps se reconnaîtra, il commencera à reprendre une existence nouvelle. Il n’était plus rien. Voici que de nouveau il est quelque chose. Il s’en va au pas cadencé des porteurs. Ceux-ci en titubant dans le dédale de terre remuée, l’emportent vers une réincarnation. Corps morcelé il sera déposé dans une caisse en bois blanc. Et lorsque les couleurs du drapeau, en larges touches rouges, jaunes, noires l’auront recouvert de leurs teintes violentes que le soleil exalte, alors il deviendra un brave, un vaillant, que les vivants salueront de leurs gestes et de leurs sonneries, un héros qui entrera de plein pied dans le mensonge de l’histoire. »

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