05/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Guillaume APPOLINAIRE.

Témoignage de Guillaume APPOLINAIRE.

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Guillaume Apollinaire (Wilhelm de Kostrowitzky) est né à Rome d'un officier italien et d'une française originaire de la noblesse polonaise.

 

Il est considéré comme l'un des poètes français les plus importants du début du 20° siècle.

 

En 1914, il s'engage comme artilleur dans l'armée française. Blessé à la tête en 1916, il doit être trépané et suit une longue convalescence. Guillaume Apollinaire meurt de la grippe espagnole, deux jours avant l'Armistice, le 9 novembre 1918. Il est néanmoins déclaré mort pour la France en raison de son engagement durant la guerre.

 

Voici, dans une lettre, son témoignage sur les tranchées :

 

« Mon Lou,


je suis donc retourné aux tranchées de fantassins pour service. Je devais trouver l’adjudant observateur que naturellement n’ai pas pu trouver après l’avoir cherché pendant six heures dans les tranchées sans arrêter de marcher de boyau en boyau.

 
Je me suis rendu compte aujourd’hui de ce que sont ces tranchées : Muraille de Chine, plus frêle que cette muraille de Chine dont on se moquait tant dans les récits de voyage où j’en ai lu la description. 

...

 

Les tranchées blanchoient dans la plaine. On dirait qu’on fait le Métro. Nous arrivons aux tranchées et entrons dans le premier boyau. 2 mètres de haut, 1 mètre de large. Jusqu’à un mètre et demi depuis le sol, c’est de la craie : blanc de neige. Tout cela est d’une propreté minutieusement extraordinaire. Pas un fétu de paille, pas un papier. Tous les 4 ou 5 mètres, un garage semi-circulaire permet à un homme de se mettre de côté, afin de laisser passer ceux qui viennent en sens contraire. En face, se trouve un puisard. Les boyaux ont des noms : Boulevart  Bonaparte, Boulevart Allemand, Boulevart Mort aux Boches, Boyau Fabert, Boyau Gabrielle, Boyau de la Rose, Boyau de la Marquise, Boyau des Foireux. Tout cela s’entrecroise infiniment. C’est, je te l’ai dit, la muraille de Chine, mais en creux. C’est un vrai dédale. Minos avec sa tête de vache s’y croirait dans son labyrinthe, qui était carré somme toute, mais pas d’Ariane, les Arianes sont complètement absentes. »

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Et voici un de ses poèmes:

Et combien j'en ai vu

Et combien j'en ai vu qui morts dans la tranchée
Étaient restés debout et la tête penchée
S'appuyant simplement contre le parapet

J'en vis quatre une fois qu'un même obus frappait
Ils restèrent longtemps ainsi morts et très 
crânes
Avec l'aspect penché de quatre tours 
pisanes

Depuis dix jours au fond d'un couloir trop étroit
Dans les 
éboulements et la boue et le froid
Parmi la 
chair qui souffre et dans la pourriture
Anxieux nous gardons la route de Tahure

J'ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir
Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure
Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir

Cette nuit est si belle où la balle roucoule
Tout un fleuve d'obus sur nos têtes s'
écoule
Parfois une 
fusée illumine la nuit
C'est une fleur qui s'ouvre et puis s'évanouit
La terre se lamente et comme une marée
Monte le 
flot chantant dans mon abri de craie
Séjour de l'insomnie incertaine maison
De l'
Alerte la Mort et la Démangeaison

O poète des temp à venir o chanteurs
Je chante la beauté de toutes nos doleurs
J’en ai saisi des traits mais vous saurez bien mieux
Donner un sens sublime aux gestes glorieux
Et fixer la grandeur de ces trépas 
pieux
L’un qui 
détend son corps en jetant des grenades
L’autre ardent à tirer 
nourrit les fusillades
L’autre les bras ballants porte des 
seaux de vin
Et le prêtre-soldat dit le secret divin.

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