03/01/2018

Dans les tranchées: Témoignage de Blaise CENDRARS.

Témoignage de Blaise CENDRARS

 

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La Main coupée est une œuvre autobiographique de Blaise CENDRARS (1887-1961) dans laquelle il évoque son expérience de la guerre 14-18.

 

Blaise CENDRARS, citoyen suisse, aurait facilement et sans qu'aucun reproche lui soit adressé, échappé au cataclysme. Il détestait la guerre et pourtant il s'est engagé pour la faire comme volontaire étranger dans l'armée française. Il perdit la main droite au combat le 28 septembre 1915. 

 

Dès 1918, il avait entrepris une première version de La Main coupée, restée inachevée et fort différente du récit qu'il publiera en 1946. Cette seconde version a paru près de trente ans après la fin de la Première Guerre, un délai exceptionnellement long.

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Dans ce livre Blaise CENDRARS décrit la vie dans les tranchées durant la première guerre mondiale. Il fourmille d'anecdotes qui vont du comique au tragique, teintées d'amertume et de dépit devant l'incompétence et l'incongruité de la hiérarchie. Anarchiste et libertaire, ( ce qui peut sembler contradictoire avec son engagement volontaire ), il dénonce l'incurie, l'incompétence et la lâcheté de l'état-major, des officiers, et des planqués de l'arrière. "La Main Coupée" est en fait un plaidoyer contre la guerre qui évoque un passé douloureux.

 

Avec une froide lucidité, il montre comment la civilisation européenne a sabordé ses valeurs pour se transformer en machine de guerre. Effectivement, à l'issue de la guerre, on peut dire que l'Europe entière était perdante.

 

 " Ce simple mot, pluie, qui ne signifie rien pour un civil ayant un toit au-dessus de la tête, contient à lui seul toute l'horreur pour un soldat sur le champs de bataille"

Nous étions remontés en ligne devant Herbécourt, dans la tranchée Clara, où tout l'héroïsme consistait de résister durant quatre jours à la succion de la boue qui faisait ventouse par en bas... Pour un sale coin c'était un sale coin, un lac de bouillasse d'où émergeaient des tas de boue qui s'arrondissaient en forme de croûtes molles et boursoufflées que crevaient les obus qui faisaient jaillir des geysers giclant épais à différentes hauteurs, le trou des entonnoirs se remplissant lentement mais inexorablement d'une eau lourde et crayeuse. Dans ce magma les hommes glissaient, sautaient, nageaient, étaient le plus souvent sur le dos ou sur le ventre que sur pieds et, comme des naufragés vidés dans un lagon, allaient munis d'une grosse canne ou d'un bâton, pataugeaient, s'enlisaient perdaient le fond, plongeaient dans la flotte jusqu'au menton, se cramponnaient à des pieux ou à des bouts de planche coincés entre deux monticules bavants ou fichés de travers le long des parois glissantes comme les échelons d'une échelle démantibulée dont les deux bouts eussent été engloutis, et les hommes se sentaient perdus et restaient cramponnés à leurs misérables appuis, comme suspendus au bord du gouffre qui digérait tout ce qui y tombait, et si l'immonde bouillasse ne montait pas jusqu'à leur instable point d'appui pour leur faire lacher prise à la longue, on voyait dans leurs yeux monter l'horreur et le détresse au fur et à mesure qu'ils prenaient conscience de leur situation et sentaient grandir leur faiblesse. »

Et toujours, cette obsession de la boue :

« C’était le bout du monde et nous ne savions pas au juste où finissaient nos lignes et où commençaient les lignes allemandes, les deux tracés se perdant dans une prairie marécageuse plantée de jeunes peupliers jaunissants, maladifs et rabougris qui s’étendait jusqu’aux marais, où les lignes s’interrompaient forcément pour reprendre de l’autre côté de la vallée inondée et des méandres compliqués de la Somme, sur l’autre rive, à Curlu, haut perché, et au-delà. »

Et ce récit, cette aventure d'un soldat blessé que l'on avait cru mort et déjà enterré:

« Est ce que je suis vraiment mort, caporal ? je l’ai cru quand vous m’avez flanqué des pelletées de terre sur la figure et que je vous ai entendus vous éloigner. Oui, j’étais bien mort ou tout au moins en train de crever pour de bon, lentement, sûrement, et je tournais de l’oeil quand une douleur fulgurante m’a fait revenir à moi. C’était ce bon dieu d’obus qui m’a emporté la jambe et qui m’avait déterré et envoyer dinguer à 100 mètres. Alors, je me suis mis à gueuler. Oh, veine ! ma voix sortait et l’on est venu le ramasser. Mais si vous, salauds, n’étiez pas venus me changer de place, jamais le deuxième obus ne m’aurait trouvé justement là pour me prendre la jambe et me rendre la voix, et j’aime mieux parler que courir »

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