02/01/2018

Dans les tranchées: témoignage de Roland DORGELES.

Témoignage de Roland DORGELES.

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Roland Dorgelès (1886-1973), avant 1914, journaliste o L'Homme Libre dirigé par Georges CLEMENCEAU.

 

Deux fois réformé lorsqu'il avait vingt ans, il insiste fois pour partir au front, en dépit de l'avis de sa compagne et de sa famille. Engagé volontaire au front comme fantassin, il a pris des notes tout au long de la guerre. En 1918, il commence à écrire Les Croix de bois, à partir de ces notes.

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Ce roman décrit le quotidien des combattants français. Dans ce livre, la mort est présente à chaque page comme toutes ses épouvantes de la vie dans les tranchées.

 

Le titre évoque l'image des cimetières militaires provisoires. Les Croix de bois , ce sont les croix provisoires fabriquées à la hâte pour la tombe des morts «  au champ d'honneur ». Il obtint le Prix Femina en 1919 et le roman connut un extraordinaire succès.

 

A l'époque, en 1919, cette littérature du front rencontre un grand succès auprès du public et des jurys littéraires. Les Croix de Bois est un de ces romans portant une valeur documentaire, un témoignage précieux.

 

Ce roman cité fréquemment par les auteurs actuels qui s’avisent d’écrire sur la Première Guerre mondiale est une référence. Les croix de bois est un roman pacifiste dans le sens où, en le lisant, on devient fatalement pacifiste. Mais ce n'est pas un roman idéologique ni non plus revendicatif mais un roman vrai, descriptif. C’est un livre triste mais dans lequel Dorgelès a accordé beaucoup de place à l’amitié, à l’humour, aux blagues que se faisaient les poilus entre eux. C’est paradoxalement un roman plein de vie. C'est un hymne à la camaraderie, aux petits, aux sans-grades.

 

DORGELES dirigera une association d'Anciens Combattants. Comme BARBUSSE. Mais l'association dirigée par BARBUSSE fut d'essence révolutionnaire.

 

Il n'y a pas ici d'éructations comme chez CELINE.

 

Dans cet ouvrage apparaît aussi le désir de vivre de « poilus » et aussi, paradoxalement leurs moments de joie, leur bonne humeur. Il écrit :

 

« Une telle joie était en vous qu'elle dominait les pires épreuves. Dans la boue des relèves, sous l'écrasant labeur des corvées, devant la mort même, je vous ai entendus rire, jamais pleurer...Etait-ce votre âme, mes pauvres gars que cette blague divine qui vous faisait plus forts?» 

 

Voici d'autres extraits: 

 

« Sans regarder, on sauta dans la tranchée. En touchant du pied ce fond mou, un dégoût surhumain me rejeta en arrière, épouvanté. C'était un entassement infâme, une exhumation monstrueuse de Bavarois cireux sur d'autres déjà noirs, dont les bouches tordues exhalaient une haleine pourrie, tout un amas de chairs déchiquetées, avec des cadavres qu'on eût dit dévissés, les pieds et les genoux complètement retournés, et, pour les veiller tous, un seul mort resté debout, adossé à la paroi, étayé par un monstre sans tête.

(...) On hésitait encore à fouler ce dallage qui s'enfonçait, puis, poussés par les autres, on avança sans regarder, pataugeant dans la Mort...

Et encore:

« D’un parapet à l’autre, les hommes courent sans savoir, trébuchant, se poussant. Beaucoup culbutent, la tête lourde, les reins plies, et les tombes en vomissent toujours d’autres, dont les shrapnells et les fusées découvrent les silhouettes traquées. Au centre, devant le saint impassible, les torpilles piochent, hachant les soldats sous les dalles, écrasant les blessés au pied des croix. Dans les tombes, sur les gravats, cela geint, cela se traîne. Quelqu’un s’abat près de moi et me saisit furieusement la jambe, en râlant. Les coups précipités nous cognent sur la nuque. Cela tombe si près qu’on chavire, aveuglé d’éclatements. Nos obus et les leurs se joignent en hurlant. On ne voit plus, on ne sait plus. Du rouge, de la fumée, des fracas… Quoi, est-ce leur 88, ou notre 75 qui tire trop court ?… Cette meute de feu nous cerne. Les croix broyées nous criblent d’éclats sifflants… Les torpilles, les grenades, les obus, les tombes même éclatent. Tout saute, c’est un volcan qui crève. La nuit en éruption va nous écraser tous…

Au secours ! Au secours ! On assassine des hommes ! »

Et aussi:

« On entend monter des gourbis la respiration de ceux qui dorment : on dirait que la tranchée geint comme un enfant malade. Transi, je me remets à danser comme un ours devant mon créneau noir, sans penser à rien qu’à l’heure qui s’écoule. Nez à nez, les bras croisés, les hommes sautillent pesamment en bavardant, ou battent la semelle d’un rythme régulier. La nuit s’anime de ce bruit cadencé. Dans le cheminement, dans le boyau, la terre gercée résonne sous tous ces pieds cloutés. Toute la tranchée danse, cette nuit. Tout le régiment danse, cette veille d’attaque, toute l’armée doit danser, la France entière danse, de la mer jusqu’aux Vosges… Quel beau communiqué pour demain !

Fatigué, je ne saute plus. Accoudé au parapet, je pense vaguement à des choses… Puis ma tête tombe tout d’un coup et je me redresse… C’est bête, je m’endormais. Je regarde ma montre à mon poignet : encore deux heures. Jamais je ne pourrai attendre minuit, jamais. J’écoute, avec envie, le ronflement d’un camarade qui « en écrase » dans son trou. Si je pouvais me glisser près de lui, sur la paille tiède, la tête sur son oreiller de sacs à terre, et dormir… Mes yeux se ferment délicieusement en y pensant… »

 

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