29/12/2017

Dans les tranchées: témoignage de CELINE, l'écrivain maudit.

VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT.

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Faut-il boycotter Voyage au bout de la nuit du fait de ce que l'on sait sur son auteur, une personne absolument méprisable ?

Ou faut-il le lire comme la réalisation de cette cette personne écrite dans un moment de génie ? Il serait dommage de ne pas le lire sous le seul prétexte que son auteur est CELINE. Mais, en le lisant, on doit quand même avoir bien en mémoire son comportement par après.

On présente souvent Louis-Ferdinand DESTOUCHES dit CELINE comme l’une des figures essentielles des écrivains-combattants. Est-ce bien mérité ?

 

Cette représentation du CELINER en soldat des tranchées est présente depuis 1932. C'est alors qu'il a publié « Voyage au bout de la nuit », livre qui n'est d'ailleurs pas consacré entièrement à la guerre de 14-18 et à la vie dans les tranchées. Le récit de son expérience du front, trois mois de guerre de mouvement, se résume à une centaine de pages qui ouvrent ce roman.

 

C'est pourtant un auteur maudit. Pourquoi en parler ici, en soldat des tranchées, alors que, par après, il a porté bien d’autres masques nauséabonds ? Certains contestent d'ailleurs qu'on puisse le présenter comme un témoin majeur

 

Il n'empêche, il fut un témoin et un acteur des souffrances morales et physiques subies au front. On ne peut pas douter de l'authenticité de son témoignage. D'autant plus qu'il se met en scène et raconte ses impressions, pas toujours, loin de là, à son avantage. Un exemple, non puisé dans le roman mais dans une lettre envoyée à ses parents le 20 août 1916:

« je ne me connais encore que deux infirmités, une paralysie radiale qui m’a rapporté la médaille militaire – et une légère phobie inconstante qui ne m’a encore rien rapporté. » Manifestement, et il ne s'en cache pas, il vise à monnayer son état.

 

C'est pourquoi certains doutent de son aura de combattant patriote et héroïque Pour eux, ces pages entreraient de façon délibérée, dans une stratégie d’affirmation de soi.

 

Les références à son passé glorieux d’ancien combattant auraient avant tout permis d’assurer la meilleure diffusion possible aux idées nauséabondes des pamphlets des années 1930-1940, avant d’être exhibées pour la défense du proscrit au moment de l’Épuration.

 

Mais n'empêche, c'est un témoignage. Et un témoignage fort. Voyage au bout de la nuit est un récit à la première personne dans lequel le personnage principal, Bardam raconte son expérience de la guerre de 14-18, de ses occupations en Afrique, des Etats-Unis, de l'entre-deux-guerres et de la condition sociale en général.

 

Ces cent pages sont une dénonciation des horreurs de la guerre, dont le pessimisme imprègne toute l'oeuvre.

 

Voici des extaits:

 

« Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. J’avais toujours été bien aimable et bien poli avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j’avais même été à l’école chez eux, étant petit, aux environs de Hanovre. J’avais parlé leur langue. C’était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles et furtifs comme ceux des loups ; on allait toucher ensemble les filles après l’école dans les bois d’alentour, où on tirait aussi à l’arbalète et au pistolet qu’on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d’abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence. La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas. Ça ne pouvait pas continuer.

...................

Donc pas d’erreur? Ce qu’on faisait à se tirer dessus, comme ça, sans même se voir, n’était pas défendu ! Cela faisait partie des choses qu’on peut faire sans mériter une bonne engueulade. C’était même reconnu, encouragé sans doute par les gens sérieux, comme le tirage au sort, les fiançailles, la chasse à courre !... Rien à dire. Je venais de découvrir d’un coup la guerre tout entière. J’étais dépucelé. Faut être à peu près seul devant elle comme je l’étais à ce moment-là pour bien la voir la vache, en face et de profil. On venait d’allumer la guerre entre nous et ceux d’en face, et à présent ça brûlait ! Comme le courant entre les deux charbons, dans la lampe à arc. Et il n’était pas près de s’éteindre le charbon ! On y passerait tous, le colonel comme les autres, tout mariole qu’il semblait être et sa carne ne ferait pas plus de rôti que la mienne quand le courant d’en face lui passerait entre les deux épaules.

...................

Il se remit à pleuvoir, les champs des Flandres bavaient l’eau sale. Encore pendant longtemps je n’ai rencontré personne, rien que le vent et puis peu après le soleil. De temps en temps, je ne savais d’où, une balle, comme ça, à travers le soleil et l’air me cherchait, guillerette, entêtée à me tuer, dans cette solitude, moi. Pourquoi ? Jamais plus, même si je vivais encore cent ans, je ne me promènerais à la campagne. C’était juré. »

Après les considérations sur l'absurdité de la guerre et sur les capacités morales des supérieurs, on retrouve, dans le dernier paragraphe la même obsession de la boue dans les tranchées.

 

Hélas, CELINE n'a pas écrit que ce livre. Dès 1937, il publie « Bagatelles pour un massacre ». Un livre ouvertement antisémite. Il semble en vouloir personnellement aux juifs qu'il accuse de ses échecs. Une phrase en dit long :

« Mais si HITLER me disait Ferdinand, c’est le grand partage ! on partage tout ! il serait mon pote ! les juifs ont promis de partager, ils ont menti comme toujours… »

En 1938, autre pamphlet antisémite, L'école des cadavres. Dans lequel, de la page 20 à 305, se déroule une longue diatribe : le monde entier est « enjuivé » et que de là viennent tous les maux actuels de l’époque. La solution, pour Céline, repose sur un rapprochement entre une France débarrassée de la démocratie parlementaire, de ses Juifs et Francs-maçons, et l'Allemagne nazie. Avec cette phrase :

« Moi, je veux qu'on fasse une alliance avec l'Allemagne, et tout de suite, et pas une petite...Union franco-allemande. Alliance franco-allemande. Armée franco-allemande... »

En 1941, rebelote avec Les beaux draps. Ouvrage publié sous l'Occupation, dans lequel il exprime son aversion des Juifs et des francs-maçons, son dégoût de la démocratie parlementaire, mais aussi sa sympathie pour l'Occupant.

Nous sommes loin du Voyage au bout de la nuit. Encore que transparaissent déjà certaines idée comme le déni du patriotisme.

Peut-on être considéré comme un des plus grands écrivains français du XXème siècle après avoir non seulement tenu des propos et publié des propos fortement injurieux, racistes, xénophobes, homophobes et très accablants d'antisémitisme ?



18:49 Écrit par P.B. dans Actualité, Général, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

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