15/12/2017

Simone WEIL et sa lettre ironique au gouvernement de VICHY.

Simone WEIL :

Son pied de nez envers le gouvernement de VICHY.

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Avant tout, ne commettons pas l'erreur fréquente. Ne confondons pas Simone VEIL, la Ministre de GISCARD d'ESTAING et Simone WEIL, grande philosophe française. Confusion d'autant plus possible que, oralement, les deux noms se prononcent de la même manière.

 

Elles ont néanmoins une chose en commun: avoir été victimes de la politique anti-juive du gouvernement de VICHY.

 

Le 3 octobre 1940, le gouvernement de VICHY fit passer une loi restreignant l'accès des Juifs à certaines professions. Ils ne pouvaient pas devenir enseignants, directeurs d'entreprise, journalistes, ... Ce fut le premier Statut des Juifs. Suivirent, le 2 juin 1941, le deuxième statut des Juifs renforçant leur exclusion et, le 22 juillet 1941, la loi sur la liquidation des biens des Juifs , biens « confiés » à des non-juifs.

Simone WEIL, enseignante, fut victime de ces lois. Etant en congé, elle ne put retrouver de poste et se retrouva sans ressources. Elle trouva refuge chez un fermier,en Ardèche, sur recommandation d'un père dominicain de MARSEILLE.

Courageuse, et militante, elle écrivit, le 18 octobre 1941, une lettre au commissaire général aux questions juives, Xavier VALLAT. Une lettre pleine d'ironie mordante.

La voici:



« Monsieur,

Je dois vous considérer, je suppose, comme étant en quelque sorte mon chef; car, bien que je n'aie pas encore bien compris ce qu'on entend aujourd'hui légalement par Juif, en voyant que le ministère de l'Instruction publique laissait sans réponse, bien que je sois agrégée de philosophie, une demande de poste déposée par moi en juillet 1940 à l'expiration d'un congé de maladie, j'ai dû supposer, comme étant cause de ce silence, les présomptions d'origine israélite attachée à mon nom.

Il est vrai qu'on s'est abstenu également de me verser l'indemnité prévue en pareil cas par le statut des Juifs; ce qui me procure la vive satisfaction de n'être pour rien dans les difficultés financières du pays.

Quoi qu'il en soit, je crois devoir vous rendre compte de ce que je fais.

Le gouvernement a fait savoir qu'il voulait que les Juifs entrent dans la production, et de préférence aillent à la terre. Bien que je ne me considère pas moi-même comme juive, car je ne suis jamais entrée dans une synagogue, j'ai été élevée sans pratique religieuse d'aucune espèce par des parents libres-penseurs, je n'ai aucune attirance vers la religion juive, aucune attache avec la tradition juive, et ne suis nourrie depuis ma première enfance que de la tradition hellénique, chrétienne et française, néanmoins,j'ai obéi.

Je suis en ce moment vendangeuse; j'ai coupé les raisins, huit heures par jour, tous les jours, pendant quatre semaines, au service d'un viticulteur du GARD. Mon patron me fait l'honneur de me dire que je tiens ma place. Il m'a même fait le plus grand éloge qu'un agriculteur puisse faire à une jeune fille venue de la ville, en me disant que je pourrais épouser un paysan. Ignoré, il est vrai, que j'ai du seul fait de mon nom une tare originelle qu'il serait inhumain de ma part de transmettre à des enfants.

J'ai encore une semaine de vendange.Ensuite je compte encore aller travailler comme ouvrière agricole au service d'un maraîcher chez qui des amis m'ont procuré une place. On ne peut pas, je pense, obéir plus complètement.

Je regarde le statut des Juifs comme étant d'une manière générale injuste et absurde; car comment croire qu'un agrégé de mathématiques puisse faire du mal aux enfants qui apprennent la géométrie, du seul fait que trois de ses grands-parents allaient à la synagogue ?

Mais en mon cas particulier, je tiens à vous exprimer la reconnaissance sincère que j'éprouve envers le gouvernement pour m'avoir ôtée de la catégorie sociale des intellectuels et m'avoir donné la terre, et avec elle toute la nature. Car seuls possèdent la nature et la terre ceux à qui elles sont entrées dans le corps par la souffrance quotidienne des membres rompus de fatigue.

Les jours, les mois, les saisons, la voûte céleste qui tournent sans cesse autour de nous appartiennent à ceux qui doivent franchir l'espace de temps qui sépare chaque jour le lever et le coucher du soleil en allant péniblement de fatigue en fatigue. Ceux-là accompagnent le firmament dans sa rotation, ils vivent chaque journée, ils ne la rêvent pas.

Le gouvernement, que vous représentez à mon égard, m'a donné tout cela. Vous et les autres dirigeants actuels du pays, vous m'avez donné ce que vous ne possédez pas. Vous m'avez fait aussi le don infiniment précieux de la pauvreté que vous ne possédez pas non plus.

J'aurais hésité à vous écrire, sachant votre temps pris par d'innombrables soucis, mais vous ne recevez sûrement pas beaucoup de lettres de remerciements de ceux qui se trouvent dans ma situation. Cela vaut donc peut-être pour vous les quelques minutes que vous perdrez à me lire.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.

(s) Simone WEIL

Mais qui était donc Simone WEIL ? Elle est née à PARIS le 03/02/1909 et décédée à ASHFORD, le 24/08/1943. Elle était fille d'un médecin juif agnostique. Elle ne reçut aucune éducation religieuse.

Un des traits essentiels de sa vie est un amour compatissant pour les malheureux: vers l'âge de cinq ans, ayant appris la misère des poilus, elle refuse de prendre un seul morceau de sucre afin de tout envoyer à ceux qui souffrent au front.

Véritable surdouée, elle obtint, en 1925, à seize ans, le baccalauréat de philosophie. Entrée à l’École normale supérieure en 1928, elle devint agrégée de philosophie en 1931 et débuta une carrière d’enseignante dans différents lycées.

Vite, elle se montra très active sur le plan politique. Mais d'une activité hors des chemins battus. Elle adhéra, en 1932, au « Cercle communiste démocratique », organisation fondée en 1930, par Boris SOUVARINE, exclu du Parti Communiste en 1924. Ce Cercle avait une analyse sans aucune complaisance sur l'URSS.

Au cours de l'été 1934, elle séjourna quelques semaines en Allemagne. Son but: analyser, tenter de comprendre les raisons de la montée en puissance du nazisme. À son retour, elle exprima, très lucidement, dans plusieurs articles ce qui risquait de survenir.

A partir de septembre 1934, bénéficiant d'un congé d'une année pour études personnelles, elle abandonne provisoirement sa carrière de professeur pour prendre la condition d'ouvrière. Convaincue que « tant qu’on ne s’est pas mis du côté des opprimés, pour sentir avec eux, on ne peut pas se rendre compte », elle met en accord son discours et ses actes, allant jusqu’à travailler à l’usine, entre 1934 et 1935. Elle nota ses impressions dans son Journal d'usine. C'était en fait une précurseure. Trente ans plus tard, on retrouvera cette attitude chez les gauchistes et chez les prêtres ouvriers.

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Sa mauvaise santé l'empêche de poursuivre le travail en usine et reprend son métier d'enseignante.

Elle poursuit son engagement social. Elle participe aux grèves de 1936. Et elle milite avec passion pour un pacifisme intransigeant entre États. Ce qui l'amène, étrangement, en 1937, à écrire dans les « Nouveaux cahiers » , une revue économique et politique qui préconisait une collaboration économique franco-allemande.

En août 1936, au début de la guerre civile en ESPAGNE, elle part pour BARCELONE pour combattre le coup d'état du général FRANCO. Mais, bouleversée par le cynisme qu'elle croise, elle rentre en FRANCE. Dans une lettre à Georges BERNANOS, elle s'exprime en ces termes:

« Je n'ai jamais vu personne même dans l'intimité exprimer de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l'égard du sang inutilement versé. [...] J'ai rencontré en revanche des Français paisibles, que jusque-là je ne méprisais pas, qui n'auraient pas eu l'idée d'aller eux-mêmes tuer, mais qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir. ».

En 1940, Juive, lucide sur ce qui se passe, elle est sans illusion sur le sort qui menace les juifs et, donc, sa famille. Elle se réfugie, avec sa famille, à MARSEILLE. Victime des lois anti-juives du gouvernement de VICHY, elle est exclue de l'enseignement. Elle devient domestique dans une ferme ,en Ardèche, sur recommandation d'un père dominicain.

Elle y mène une vie volontairement privée de tout confort durant plusieurs semaines, se privant et renonçant à la moitié de ses tickets d'alimentation au profit des résistants. C'est dans ce contexte qu'elle écrit la lettre ci-avant, pleine d'ironie mordante.

 

Le 16 mai 1942, elle s'embarque avec ses parents pour les États-Unis. Elle n'y reste pas car, pour elle ce serait une retraite trop confortable. En fin novembre de la même année, elle se rend en Grande-Bretagne où elle travaille comme rédactrice dans les services de la FRANCE LIBRE.

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Là, elle continue à se livrer à des études prospectives sur la politique sur la nécessaire réorganisation de la France une fois la guerre terminée. Etudes controversées, en particulier sa "Note sur la suppression générale des partis politiquesIdées essentielles pour une nouvelle Constitution,"

 

Rétive à toute idéologie autoritaire, elle critique les grands principes de l’existence: travail, démocratie, droits de l’homme, religion, modernité. Son enseignement: se méfier de toute idéologie autoritaire.

C'est sans doute cette méfiance qui l'a amenée à s'en prendre même aux partis démocratiques. Ce qu'elle leur reproche surtout, c'est l'esprit de discipline interne. Elle fut sans doute aussi échaudée par le comportement de certains politiciens de la III° république après juuin 1940.

Sa santé devenant de plus en plus défaillante, elle est admise à l'hôpital de Middlesex en avril 1943. Elle meurt de tuberculose à ASHFORD, au sanatorium, le 24 août 1943, à l'âge de 34 ans.

Albert CAMUS est l'un des premiers à avoir révélé l'importance des écrits de Simone WEIL et à lui avoir rendu hommage. C'est pour faire connaître la pensée de Simone WEIL qu'il obtint de fonder la collection « Espoir » aux éditions Gallimard.

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