04/02/2016

Funérailles d'Albert I°. Hommage d'Arthur MASSON.

L’Adieu des petites gens.

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Arthur MASSON composa de nombreux poèmes. L’un deux à la gloire du Roi ALBERT parut sous le titre "L’Adieu des petites gens". Il connut un grand succès. Il a obtenu le prix ALBERT 1er.

 

Arthur MASSON y évoque le défilé des Anciens Combattants de la Grande Guerre devant la dépouille du Roi.

 

Ces vers furent composés en février 1934, mais seulement publiés en 1935. À cette occasion, il a obtenu le prix "Raoul Follereau" à Paris.

 

"L’Adieu des Petites Gens"

 

Au Roi Albert

Les poèmes laurés des bardes d’époque

Vont clamer jusqu’au ciel, où Dieu les entendra,

Les féales vertus de votre claire épée.

... Et la Légende d’or sur l’azur étendra

Le déploiement sans fin de ce geste indicible

Qui, vous transfigurant, avec vos bras en croix 

Et votre regard de victimes inflexible,

Campa sur l’Univers c’était vous, notre Roi !

Un paladin surgit de l’ombre du Calvaire. 

Vous serez à la fois, au fronton souverain

Où se gravent les noms que le monde révère,

Dans l’âme du granit éternel airain,

Un Roland moins altier, un Saint-Georges plus proche,

Un Bayard qui trembla de l’émouvante peur.

De n’être pas assez soldat sans reproche.

Vous serez tout cela, vous serez le Vengeur,

Celui qu’on aura vu, dans la plaine flamande,

S’obstiner à dresser sur un sol torturé,

À l’Honneur que sauva la grandeur de l’offrande, 

Le socle d’un serment douloureux, mais sacré.

... Votre peuple le sait ! La terre patriale,

De nous avoir donné ce grand mort adoré,

Nous le trouverons splendide et hautement royal,

L’aire s’en élargit de l’unique destin

D’avoir créé le cœur de ce roi magnifique,

Et d’être le creuset ou le charme latin

Allia son or souple au ferme acier nordique. 

Sire, nous vous aimons, car vous avez été

De ceux qui font l’histoire avec de la clarté.

... Pourtant, pardonnez-nous, elle est tellement belle

L’histoire où votre nom sur les autres excelle,

Que nous, les tout-petits, vos simples paysans,

Nous tous, les ouvriers, vos humbles artisans,

Tous ceux que vous saviez, d’un sourire timide,

D’un touchant geste gauche ou d’un mot qui déride,

Rapprocher gentiment de votre Majesté,

Nous trouvons à notre cœur comme un rythme attristé,

Quand notre oeil ébloui, qui n’a pas l’habitude,

Vous cherchez au fond d’un ciel d’une telle altitude ! 

Non, Sire, ce n’est pas le heaume couronné

Des lauriers triomphants de la haute victoire,

Ni le glaive vermeil, de splendeur fleuronnée ;

Ce n’est pas le soldat érigé dans la gloire

Que nous aimons le plus, nous autres les petits !

... C’est à l’homme livide, au cadavre raidi,

avec son front brisé, ses pansements de neige,

ses lilas expirants sur la tunique beige,

C’est au maître défunt de la grande maison

Que vont nos durs sanglots avec notre oraison !

Notre Roi, de vous voir ainsi, plus simple encore,

Dans le digne linceul du drapeau tricolore,

Surtout, Sire, de vous voir, en vos mains de croisé,

Le Crucifix d’ivoire imprimé son baiser

Au cœur qui le servit de façon souveraine,

La Belgique, pour vous, se sent un cœur de reine !

Vous les avez tous vus, les muets pèlerins ;

Ils avaient le regard des enfants orphelins.

Ils étaient recueillis comme on l’est à l’église.

La brume fraternelle, à leur légion grise,

Apportait sa navrance et sa solennité,

Et les hommes s’aimaient dans leur identité. 

Vous les avez revus, les anciens de Boncelle,

Avec ceux de Namur, d’Anvers, de Ramscapelle !

Dans la nuit lacrymale où se noyaient leurs rangs,

Ils se ressemblaient tous, quoique tous différents,

Dans le poignant aspect des vieilles cicatrices...

Silencieusement, leurs masses rédemptrices

Montaient vers le palais où reposait leur chef.

Ils s’en allaient vous dire, dans un adieu très bref, 

Qu’ils marchaient encore avec leur chair meurtrie,

Leurs moignons douloureux et leurs crochets de fer !

Vous les avez revus, vos hommes de l’Yser...

... Mais ceux dont les yeux morts sont figés vers les cimes,

Les avez-vous bien vus, vos aveugles sublimes ?

Leur front était le vôtre ! Ils étaient droits et beaux.

Et des larmes brillaient dans ces yeux de tombeaux.

Ces larmes de martyrs avaient tant de lumière,

Elles mettaient au fond des tragiques paupières

Une onde si lustrale, un diamant si pur,

Que Dieu lui-même ému par ces sevrés d’azur

Irradiant l’abîme où vague leur souffrance,

Fit rayonner l’Image en leur désespérance !

Qu’avez-vous donc été, vous, le Roi des petits,

Pour que tant de nous-mêmes avec vous soient partis ?

Dites, qu’aviez-vous fait à ce peuple placide

Qui ne s’émeut pas vite et froidement décide,

Pour qu’un divin frisson vînt étonner sa chair,

Et qu’à la grande tombe, il fit, géant et clair,

Le pavois d’un amour inconnu de lui-même ?

Répondez-nous, ô vous, vous, le Roi que l’on aime ! 

Je vous avais compris.

À chacun, je rendais tout ce que j’avais pris

Au pays ancestral.

J’en avais pris la foi, la noble patience,

Et le même métal

Faisait un tréfonds fier à notre conscience.

Des échos identiques

Trouvaient leur résonance en nos cœurs ataviques.

J’étais chacun de vous....

J’étais, plus grandement, le mineur des corons,

Qui travaille à genoux ;

J’avais la calme ardeur du sobre bûcheron

Des forêts ardennaises.

Amoureux de mon sol fait de rocs et de glaises,

J’aimais du même cœur, pour les unir en moi,

Mes enfants du Polder et ceux des Amerois,

Le Carrier obstiné des collines mosanes,

Et le doux laboureur des Flandres paysannes.

Je fus royalement un homme de Belgique. 

Si je fus héroïque,

C’est que l’honnêteté contient cette vertu.

Lorsque j’eus tout perdu,

Il me restait encore le vermeil diadème,

Le sceptre sans égal et le trône suprême

De la fidélité. 

C’est pourquoi, calme et fier, dans mon éternité,

J’emporte en mon cercueil, pour les offrir à Dieu,

Avec mon Christ d’ivoire et les fleurs de la reine,

Et la paix du Devoir dont ma vie plus pleine,

L’amour de vos adieux.

 

 

 

 

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