19/01/2015

Martial LEKEUX, moine soldat de 14-18, un acteur et témoin bien oublié.

Martial LEKEUX.

 

Moine soldat, soldat écrivain, moine écrivain.

Né à Arlon le 19 juin 1884.

Décédé à Liège le 16 octobre 1962.

Bien rares sont encore aujourd'hui ceux qui savent qui il était et quel a été son rôle dans la Guerre 14/18.

------------

 

lekeu_001.jpg

 

Il a tenté de raconter son l’expérience , dans un style tantôt très réaliste, tantôt plus poétique, en tout cas toujours puissant. 
Ce témoignage, méconnu, a une valeur littéraire mais aussi historique.

-----------------

Rien ne prédestinait à la vie monacale Edouard-Martial LEKEUX, né à ARLON le 19 juin 1884. Après de brillantes études à l’Athénée Royal, il effectua à BRUXELLES une année de préparation à l’examen d’entrée à l’Ecole Royale Militaire. Ses études militaires terminées, il fut affecté à LIEGE, comme officier d'artillerie.

 

En 1911, le 15 novembre, il quitta l'armée pour l'ordre franciscain sous le nom de « Frère Martial ».

 

Il étudiait la théologie à TURNHOUT, lorsque la guerre éclata. Il reprit le service actif. Le 5 août 1914, il est envoyé en mission à la Citadelle de LIEGE pour évaluer les moyens de défense.

 

Voici comment LEKEUX, aspirant moine, a été amené à faire la guerre de 14-18 comme combattant et non comme les autres ecclésiastiques. Ces derniers étaient des « dispensés du service en temps de paix ». Ils furent mobilisés comme ambulanciers. Sans aucune formation militaire, ils se retrouvèrent subitement sous les armes.

 

Il vécut la reddition de la Citadelle de LIEGE. Déclassée depuis 1891, celle-ci n'a joué aucun rôle dans la défense de LIEGE. C'était une caserne pour réservistes. Elle ne possédait que six canons inutilisables. Le 12e de Ligne l'avait quittée la nuit du 1er au 2 août 1914 pour aller défendre les ponts de VISE et d'ARGENTEAU.

 

Le 6 août, au soir, le Colonel ECKSTEIN qui montrait, des signes d'aliénation mentale, fit arborer le drapeau blanc. Il tenta de se suicider et fut interné le soir même. Martial LEKEUX raconte une scène surréaliste relative à ce Colonel. Celui-ci lui ayant indiqué où se trouvent les canons, il note:  «Quels canons, bon Dieu ! (...) Alignés comme dans un musée, ils sont là, six, immobiles, léthargiques, rouillés, qui roupillent depuis vingt ans à la même place, sur leurs énormes affûts. Ils sont tellement pétrifiés que les roues sont devenues ovales.

La Citadelle fut bombardée le 7 août à 5 h 30. Vers 7 h, une troupe allemande, se présenta à l'entrée de la Citadelle et s'en empara sans combat. Sa centaine d'occupants furent faits prisonniers.

 

LEKEUX avait quitté LIEGE le 6 à l'aube pour participer aux combats de BONCELLES et de HERSTAL. Après la retraite de Liège, il conduira ses hommes à Anvers où sa batterie sera une des dernières à tenir. De là, il rejoignit l'Yser via les PAYS-BAS et KNOKKE.

 

Il fut placé comme observateur d’artillerie de décembre 1914 à mai 1916 à OUD-STUIVEKENSKERKE. Là se trouvait une église détruite en 1870. Seul le clocher subsistait. Vu sa position stratégique, on l'utilisa comme avant-poste, fortifié. Il se révéla un très bon observateur des lignes ennemies.Il y reçut, en 1915, la visite du Ministre Emile VANDERVELDE. Ce dernier révéla l’existence de ce « moine-soldat » lors d’une interview diffusée par la presse. VANDERVELDE dit: « Il est sorti de son couvent. J'ai quitté ma Maison du Peuple. Nous nous défendons coude à coude contre l'agression brutale et injuste ». Rencontre de deux hommes, différents, mais, avant guerre, pacifistes.

 

lekeu_004.jpg

 

Dans son journal, il décrit la vie, curieuse, qui se déroule à proximité de son poste d'observation. Grâce à lui, nous connaissons la vie des « Spéciaux » qui s’installèrent dans le hameau  en janvier 1915 pour effectuer des  reconnaissances vers les lignes allemandes. La « compagnie spéciale pour missions dangereuses » créée à la fin du siège d’Anvers. C’étaient des aventuriers à la recherche d’un coup à faire. L’ennemi tenta de les déloger par des bombardements et par  l’envoi de patrouilles nocturnes.

 

Dans son livre «Mes cloîtres dans la tempête», publié en 1922, il relate tous ses souvenirs de guerre. LEKEUX reconnaît que la guerre est d’abord souffrance. Il le dit avec son vocabulaire de franciscain exalté par la mission divine dont il se croit investi:

« Souffrir, souffrir… C’est donc cela, la guerre ! Il semble vraiment que notre mission soit de sauver le monde par la seule force de la souffrance. Combattre, ce n’est plus se battre, c’est porter le cilice ; c’est raidir son âme contre son corps, se forcer à vouloir, dans la fatigue, le dénuement, la détresse de la chair. ».

 

Il y décrit des images de boucherie comme BARBUSSE. Mais ce n'est pas par pacifisme. C'est un mystique qui se met en scène en soldat du Christ. En troquant son froc contre l’uniforme, il pense avoir obéi à un ordre divin.Son livre, bien oublié aujourd'hui, connut l'une des plus forts tirages de la littérature de guerre (150 éditions). Il fut traduit en plusieurs langues.

 « Des hurlements s’élèvent : la tranchée est atteinte. J’y vais voir. Un homme sans main, assis, les pieds dans l’eau, devant un abri, regarde fixement dans le vide d’un regard désespéré, le front plissé comme une reinette, et tandis que le sang s’égoutte du moignon de son bras, ses lèvres ne cessent de remuer, comme s’il marmonnait un chapelet. Un autre est couché, le ventre troué, la figure blême tirée comme celle d’un mort, sans s’arrêter de pousser des « hein… » lamentables, avec une voix d’enfant malade... Que c’est donc stupide, la guerre !

( Mes cloîtres dans la tempête )

 

 

 

 

livre_martial_lekeux.jpg

 

 

La guerre finie, il rejoignit son couvent, rhumatisé, grippé en permanence et rongé par une gastrite. Il fut ordonné prêtre le 8 septembre 1920. Pendant des années, il mena une activité fébrile au service des régions dévastées qu’il fallait reconstruire. Il enchaîne conférences de ville en ville et animations dans les paroisses et établissements religieux.

 

En 1927 sort le livre « Le patelin de Notre-Dame » qui connut aussi un grand succès. Les bénéfices étaient destinés à  l’érection d’un calvaire devant DIXMUDE.

 

En 1931, ce sera « Passeurs d'hommes, le drame de la frontière 1914-1915 ». Un film en fut tiré en 1937. On y décrit en Belgique envahie, les efforts des Allemands qui cherchent en vain à démanteler l'organisation des passeurs d'hommes qui aident des volontaires à franchir la frontière vers les PAYS-BAS.

 

oud-stuivekenskerke_gedenkplaat_Martial_LEKEUX_01.JPG

 

En mai 1940, il se trouvait à ALEXANDRIE. Il décida de rejoindre LONDRES pour se mettre à la disposition du gouvernement belge. Il y fut promu major. En avril 45, on l'autorisa à rentrer. Il resta un an au Ministère de la Défense pour aider à la planification de la réorganisation de l’armée.

 

Martial LEKEUX  passera la fin de sa vie à la maison franciscaine de LIEGE. Pendant toute sa vie, il eut aussi une abondante production littéraire religieuse. Il termina celle-ci en s’attachant à faire connaître la vie d’un  jeune prêtre de sa génération, Edouard POPPE qui mourut à l’âge de 34 ans en ayant montré un zèle chrétien et une  piété exceptionnelle. Cette biographie fut son dernier livre.

 

Il mourut le 18 octobre 1962. Le cortège funèbre n’était formé que de ses confrères moines franciscains et de quelques pauvres et vieux de la paroisse.

 

Les commentaires sont fermés.