14/08/2014

14-18: la mort de masse.

LA MORT DE MASSE

 

" Cette guerre, malgré l’horreur et justement à cause de cette horreur, est l’événement décisif, l’axe frémissant de toute l’histoire humaine. Cette guerre atroce a augmenté la conscience. Elle nous élève irrésistiblement à l’idéal de justice et de vérité que nous attendions. (…) Et c’est nous, combattants, qui avons été sur le front, les créateurs suppliciés du nouvel évangile (…) Nous voulons ce pourquoi nous nous sommes battus : le droit. Notre solidarité saura l’obtenir. "

Manifeste des écrivains français anciens combattants, juin 1919.

Un souffle encore piqua sur nous... Je m’étais ramassé, la tête dans les genoux, le corps en boule, les dents serrées. Le visage contracté, les yeux plissés à être mi-clos, j’attendais... Les obus se suivaient, précipités, mais on ne les entendait pas, c’était trop près, c’était trop fort. A chaque coup, le coeur décroché fait un bond, la tête, les entrailles, tout saute. On se voudrait petit, plus petit encore, chaque partie de soi-même effraie, les membres se rétractent, la tête bourdonnante et vide veut s’enfoncer, on a peur enfin, atrocement peur... Sous cette mort tonnante, on n’est plus qu’un tas qui tremble, une oreille qui guette, un coeur qui craint...

Roland DORGELES " Les Croix de Bois "

 

Le guerre de 14-18 a provoqué un nouveau rapport à la mort. Jusque là, le rapport à la mort était individualisé ou, mieux " familialisé ". Le culte des morts était, en fait,un culte rendu aux proches décédés.

Les batailles, les tranchées, les prises des forts engendrent la « mort de masse ». Il y a fatalement des évolutions telles que la banalisation de la mort et une perte de sensibilité pour les compagnons qui y assistent. Pour ceux-ci, il devient aussi, en quelque sorte normal, en retour, de la provoquer en face.

C'est ce que certains ont défini, après guerre, comme la brutalisation de la société: évocation du conflit et des batailles sous une forme banale, inscription  de la " mort de masse " quasiment comme simple statistique, consentement ou en tout cas résignation à la guerre.  C’est davantage l’artillerie qui tue et « il est rare que l’on se tue les yeux dans les yeux ». Dans les guerres du passé, on voyait surtout périr l’adversaire, en 14-18, on a surtout vu les cadavres des compagnons. Il n'y a plus guère de combats individuels, on tue peu directement pendant la guerre (10% environ).

Durant la Grande Guerre, l’artillerie fut la principale source de blessures et de mort : 70% des dégâts corporels furent infligés par les obus. Le processus de fragmentation des projectiles avait été étudié pour permettre à ces éclats de ne pas perdre trop rapidement leur vitesse et leur force vive après l’explosion. Les plus gros éclats enlevèrent des visages, des têtes, des membres, lacérèrent les ventres, cisaillèrent parfois en deux le corps des hommes. 

 

Mais, en contrepartie, la fréquentation de tous les instants de la mort a renforcé la camaraderie entre les hommes. 

Pour les familles, pour la société, la guerre a bouleversé l'ordre des générations. Il n'était pas plus naturel au début du 20° siècle que de nos jours de voir les parents pleure la mort de leurs enfants. Lorsque cela arrivait, c'était considéré comme un malheur familial. Une famille parmi tant d'autres était touchée. Avec la "mort de masse" de la guerre 14-18, cela devint quelque chose fatal. C'était devenu presque inévitable, si pas normal. 

 

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masse.gifAutre phénomène très perturbant pour les familles et les proches, l'absence de dépouilles a rendu le deuil plus difficile. Une grande partie des corps n'existait plus ou n'était pas identifiée ou reposait loin des familles dans des cimetières militaires. Cette situation était encore plus dramatique pour les familles des combattants originaires des autres continents: même identifiés et enterrés sous une stèle où leur nom était gravé, il était impossible, pour l'époque, que les familles puissent un jour s'y recueillir.

 

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D'où l'apparition, probablement pour la première fois, d'un culte de la mémoire aux victimes d'une guerre. Le culte de la mémoire a ainsi dû pallier à l'absence de corps.

Ce culte de la mémoire a revêtu deux aspects nouveaux: la création d'un culte au "Soldat Inconnu " et la floraison de dizaines de milliers de monuments aux morts. Ces mémoriaux égrènent les noms et prénoms des défunts, presque toujours sans ordre de préséance.

Les monuments aux morts sont des traces indélébiles pour les diverse mémoires: la mémoire familiale, la mémoire des localités, des entreprises. Ils sont aussi des traces de la façon dont la population a voulu interpréter la guerre après coup. Ils sont aussi des traces de la mentalité qui régnait dans les localités dans les années 20; on peut déplorer que dans certains endroits, la magnificence de certains monuments témoigne davantage de l'affirmation de la richesse de la localité que de la mémoire.

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