31/12/2012

SOUVENIR DE GUERRE. CHAPITRE IV: Canal de Willebroeck et Capelle-au-Bopis.

 

CHAPITRE IV : Le Canal de WILLEBROECK et CAPELLE-AU-BOIS.

 

ICamionette.jpgl était six heures du soir, quand l'ordre de départ fut donné. Joséphine avait été nettoyée, astiquée et vérifiée, sa carburation était bonne. Les différentes compagnies se rassemblent et nous partons dans la direction d'ANVERS.

 

Nous arrivons dans un petit village qui n'avait pas encore vu la guerre. Un brave fermier nous ouvre les portes de la grange. Vers trois heures du matin, je gare Joséphine puis me couche dans de la bonne paille. Il était impossible de dormir, les plus tristes penséesz m'assaillaient. Qu'étaient devenus les miens ?

 

Dans cette grange où nous logions à plus de deux cents, j'avais à côté de moi un tout jeune homme. Il n'avait pas vingt ans. Il parlait en rêvant. Tout à coup il se relève et crie « Maman, maman ! » D'un coin de la grange, une botte fut lancée, mon brave rêveur la reçoit sur la tête, il se rassied et fond en larmes. A quoi venait-il de rêver ? Pourquoi avait-il crié ce mot qui est à la fois si doux et si pénible d'entendre pendant ces jours de guerre ? Cette guerre, nous autres soldats, nous ne l'avons pas demandée et pourtant déjà plusieurs de mes amis ont payé de leur vie cette infernale folie. Que sera demain?Ne serai-je pas enfoui sous les décombres de mon camion et mes dernières heures ne se déchireront-elles pas en appelant ma chère petite maman ?

 

Je m'enfonçais ainsi dans mes réflexions, mais je fus vite rappelé à la réalité. Le clairon sonne « Alerte avion ». Alors qu'il y a quatre jours, nous nous cachions et cherchions des abris, cette nuit, personne ne bouge. Seuls quelques murmures s'élèvent au milieu des ronflements.

 

A six heures, le réveil est sonné. On rassemble la compagnie et notre lieutenant nous lit une lettre que le Roi venait d'adresser à ses troupes :

 

«  Soldats !

Assaillie brutalement par un coup de surprise, aux prises avec des forces supérieurement équipées et bénéficiant d'une aviation formidable, l'Armée belge exécute depuis trois jours une manoeuvre difficile dont le succès importe au plus haut point pour la ,conduite générale des opérations et pour le sort de la guerre.

 

Cette manoeuvre exige de tous, chefs et soldats, des efforts exceptionnels, soutenus jour et nuit au milieu d'une tension morale, que porte à l'extrême le spectacle des ravages exercés par un adversaire impitoyable.

 

Quelque rude que soit cette épreuve, vous la surmonterez avec bienveillance.

 

Notre position s'améliore d'heure en heure ; nos rangs se resserrent. Aux jours décisifs qui vont venir, vous saurez raidir toutes les énergies, consentir tous les sacrifices pour arrêter l'invasion.

 

Comme sur l'Yser en 1914, les troupes françaises et anglaises y comptent, le salut et l'honneur du pays le commandent.

 

Léopold. »

 

Après cette lecture, le clairon sonna « Aux champs » et la compagnie fait une minute de silence pour nos soldats morts au Champ d'Honneur. La liste comptait déjà soixante-cinq noms. Soixante-cinq camarades que l'un et l'autre d'entre nous avaient assistés dans leurs derniers moments recueillant de leurs lèvres mourantes leurs ultimes paroles pour ceux qu'ils aimaient.

 

Après cette cérémonie qui toucha le coeur de tous les hommes, l'Etat-Major nous fit part des derniers ordres. Nous devions remonter en ligne le canal de WILLEBROECK. Quant au charroi, il devait prendre position à OPUERS et y attendre les ordres. Naturellement une nouvelle fois, « Josephine » fut promue au rang de char de ravitaillement en nourriture et munitions.

 

Les cyclistes partent vers leurs positions sauf deux compagnies qui iront occuper le village de LEZ PUERS et y organiseront la chasse aux parachutistes.

 

Le cuisinier vint me trouver et me fait part de son manque de matériel. Lors du repli de LIERS, il avait oublié ou perdu tous ses bidons . Il me propose de demander au lieutenant la permission d'aller dans la zone de combat où certainement dans les maisons abandonnées, nous trouverons ce qui nous manque.

 

Pour le tirer d'affaire, il faut bien me dire d'accord, quoique depuis une heure, j'eusse entrepris un travail assez absorbant. Je faisais ma lessive et devais en surveiller le séchage. Je ne pouvais quitter un instant car si j'avais le malheur de tourner la tête, une chemise, une paire de chaussettes, des mouchoirs disparaissent comme par enchantement. Si je voulais garder mon linge, je devais le prendre avec moi. Je tends des cordes dans le camion et y mets pendre mes effets, puis, ainsi équipé, nous allons chercher le cuisinier et partons vers les villages déserts.

 

En passant dans une rue, j'y vis une quincaillerie à moitié démolie ; Avec le cuisinier, nous cherchons dans les décombres, en déblayant, nous apercevons l'entrée d'une cave. Aidé de ma lampe de poche, nous nous introduisons dans le sous-sol. Le spectacle n'était pas réjouissant. Sur une civière, le cadavre d'une femme et, dans une brouette le corps d'un enfant, tous deux baignant dans leur sang.

 

Dans la seconde cave, je trouvai tout ce qu'il me fallait : bidons émaillés, marmites à lessive et même et surtout des flacons de parfum. Sans scrupule, puisque cela devait servir au ravitaillement des hommes, j'emportai le nécessaire et avec quelque remord, je dissimulai dans mes poches, les flacons de parfum. J'aurais ainsi l'occasion, avant de mourir de me faire une bonne friction !

 

Nous revenons à la cuisine, j'y dépose le matériel puis je reviens à ma lessive qui, par suite de notre randonnée devait certainement être séchée. En effet mon linge était sec, mais oh malheur ! Il était tout gris, plus sale que lorsque je l'avais tendu. La fumée et la poussière de la route me l'avaient mis dans cet état. Mais enfin, à la guerre comme à la guerre, puisque j'avais lavé mon linge, je n'avais qu'à me bercer de l'illusion qu'il était propre ; Je le repliai et plaçai dans ma valise.

 

Je charge les bidons de soupe et avec un convoyeur cuisinier, Joséphine part pour ravitailler nos soldats. Nous arrivons à CAPELLE-AU-BOIS et je distribue la nourriture. Tout homme qui remplissait sa gamelle avait droit à une friction. Malgré la forte odeur qu'elle dégageait, certains de mes camarades avaient encore l'audace de se présenter une seconde fois. J'entre alors dans une maison où les amis s'étaient réfugiés pour prendre leur repas et je constatai avec plaisir que tous étaient passés chez le coiffeur ambulant. Mais l'odeur était tellement forte » que tous avaient mis leur masque à gaz.

 

Ce que voyant, le cuisinier qui n'avait pas compris la blague, courut au camion chercher son masque. Il croyait à une attaque par les gaz ! Il nous revint tout essoufflé sous son masque, il reconnut sa méprise et partit furieux.

 

Dans ce village abandonné, nous avons fait la visite de toutes les maisons et y avons pris ce qui pouvait servir à la cuisine. C'est ainsi que nous chargeâmes Joséphine de trente kilos de lard.

 

La nuit survint, il était temps que je rentre. Les gardes-frontière allaient prendre position. Notre Etat-Major avait tendu un piège à l'ennemi. Ayant posé devant le canal quelques éléments légers, il fortifia l'autre rive. Quand l'ennemi se présentait devant les éléments d'avant-garde, ceux-ci devaient se replier sur BOOM et faire croire à l'abandon de la défense du canal. Le secteur serait ainsi à découvert et permettrait à nos soldats de livrer combat à tout élément qui s'avancerait sur les bords du canal.

 

Comme l'Etat-Major l'avait pensé, la bataille s'engagea et, pendant toute la nuit, la fusillade fait rage. A tout prix, l'ennemi voulait forcer le passage du canal. De notre côté nous laissions remplir de militaires les canots allemands et dès que ceux-ci s'étaient engagés, nous nles mitraillions et percions les canots des deux côtés. Ils s'enfonçaient et les occupants étaient forcés de regagner l'autre rive à la nage.

 

Pendant cette première nuit, nos troupes conservent leurs positions et au lever du jour, les Allemands se replièrent. De mon côté, très tôt le matin, je partis avec Joséphine pour ravitailler nos hommes qui toute la nuit avaient durement combattu. Cela se voyait sur leur visage ; l'angoisse et la fatigue les avaient fortement déprimés.

 

Ils réclamaient des munitions. Revenu au poste de commandement, j'en fis part au commandant qui nous désigna à nouveau sitôt le ravitaillement fini, pour porter aux troupes ce dont elles avaient besoin. Je continuai donc le ravitaillement vers LEZ-PUERS, où se trouvaient les deux compagnies qui faisaient la chasse aux parachutistes. Ce secteur n'était pas très dangereux mais il pouvait réserver des surprises.

Dès que les soldats qui l'occupaient supposaient que le danger était proche, ils avertissaient leur charroi par un lancement de fusée. Nous ayant vu venir, ils lancèrent une fusée convenue, mais le sergent-fourrier qui m'accompagnait, froussard comme pas deux, crut à une attaque. Il prit son revolver, puis le mien, caché derrière la portière de la voiture, il tira dans toutes les directions. Supposant que devant nous il y avait un engagement sérieux, je demandai à Joséphine des efforts surhumains. Elle traversa les campagnes et escalada les fossés.

 

Ah ! Quel tableau ! Ma camionnette avec ses bidons pleins de soupe faisait des bonds formidables à travers champs avec accompagnement d'une fusillade bien nourrie. Nos camarades qui nous observaient se demandaient avec anxiété si leur soupe arriverait à bon port et si, par hasard, nous n'étions pas devenus fous.

 

Enfin je parvins au village, les soldats me font signe d'entrer dans la cour d'un château et j'y pénètre comme une flèche. Patatras ! J'accroche la grille, je l'arrache, le propriétaire m'engueule, le fourrier pour se remettre de ses émotions attrape le châtelain par le collet et lui crie « Monsieur, fermez-la, si un de ces moustiques vous lâchait un de ses pruneaux il ne resterait plus tien de votre belle bicoque. »

 

A peine a-t-il fini, qu'un avion allemand volant à très basse altitude, ayant aperçu mon pauvre camion, lâcha une torpille. Nous nous jetons tous par terre... Abasourdis par la déflagration, nous nous relevons hébétés.

 

Oh ! Surprise ! Oh ! A travers le nuage de fumée, j'aperçois « Joséphine ». Elle n'a pas voulu mourir ! J'en fais le tour, la regardant de très près. Hélas, elle porterait les traces de ce bombardement : un panneau et une poignée avaient été emportés par les éclats du projectile. Je mis le pied sur la pédale de mise en marche. Bonheur ! Joséphine marchait toujours ! Nous n'avons plus revu le pauvre châtelain ni sa barrière. Je fis la distribution de soupe. Les bidons n'avaient pas trop souffert. Je revins au cantonnement. Je rechargeai mon camion et repartis vers la zone de combat où j'arrivai juste à temps pour ne pas être surpris par la nuit.

 

L'ennemi profitant de l'obscurité essaya à nouveau de percer par le canal. Nos gardes-frontière se défendaient avec acharnement jusqu'à épuisement des munitions. De son côté, l'adversaire redoublait ses attaques et dirigeait sur nous un terrible feu d'artillerie. Nous lançons une fusée pour demander une riposte et en cinq secondes les canons de notre 3° d'artillerie mettent hors de combat les canons de l'ennemi. Celui-ci d'ailleurs allait essayer une nouvelle fois de lancer ses canots à l'eau.

 

Que faire ? Nous n'avons plus de munitions pour l'arrêter, déjà nos soldats préparent leur retraite. Mais nous avions un petit lieutenant qui avait toujours fait preuve d'initiative. Il m'appelle et nous chargeons sur ma camionnette mille litres d'essence que le génie français avait abandonnés. Nous nous amenons près du bord du canal, nous ouvrons les bidons et laissons couler l'essence. Nous y mettons le feu. Le résultat fut prodigieux. Le canal se transforma en fournaise. Cette vision fut inoubliable. Nous trépignions de joie. Tous les canots qui étaient déjà à l'eau brûlaient comme des torches de paille. Pendant ce temps le lieutenant courut au poste de commandement pour lui faire part du manque de munitions. Sa surprise fut grande en constatant que tout avait disparu. Bureau, maisons, tout était démoli. L'aviation allemande avait passé par là.

 

Désespéré, il revint nous trouver et donna l'ordre de repli, bien que nos soldats demandassent à rester ! Rester oui ! C'était beau tant que l'essence brûlait encore, mais après ?

 

Les garde-frontière comprirent et obéirent avec résignation. Nous nous replions deriière le 24° de ligne et au lever du jour, nous partons vers l'ouest. Nous allons, paraît-il, près de TORHOUT. Nous sommes le 19 mai.

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