09/12/2012

SOUVENIRS DE GUERRE: CHAPITRE III

 

CHAPITRE III. LIERS ET HALLEMBAYE.

 

Camionette.jpgPendant que l'arrière-garde fermait les obstructions et faisait sauter les dernières destructions, notre bataillon de gardes-frontières rejoignait ses nouvelles positions. Nous faisons route vers LIEGE.

 

Avant d'entrer dans la Cité Ardente, nous attendons l'arrière-garde qui doit nous rejoindre dès que sa mission sera terminée. Durant cette halte notre lieutenant nous donne la raison d'être de notre repli. Le grand Quartier Général avait été informé que l'armée allemande contournant la ligne de défense de LIEGE et des environs portait son effort vers le LIMBOURG. Notre direction devait donc être le LIMBOURG.

 

L'arrière-garde nous rejoint et à ma grande joie nous passons par le Centre de LIEGE. LIEGE est la ville que j'habite et dans des moments aussi angoissants on doit comprendre combien il est bon de revoir son pays.

 

Et puis, peut-être aurai-je la chance de rencontrer mes parents ou de prendre de leurs nouvelles. Nous arrivons Place Saint-Lambert et alors que ma camionnette prenait le virage de la Rue de Bruxelles, j'entends qu'on m'appelle. Je reconnais la voix de mon père qui m'avait reconnu sous mon casque. J'aurais voulu pouvoir l'embrasser, peut-être encore une dernière fois, mais impossible, la colonne continuait sa marche et, comme j'étais seul chauffeur de l'auto, je ne pouvais l'abandonner.

 

Avoir vu mon père de si près et ne pouvoir m'entretenir un moment avec lui avant de reprendre le combat était pénible. Mais en montant la Rue de l'Académie, j'aperçois mon frère aîné qui courait vers moi, il monte sur le marche-pied et je le questionne, j'étais avide de nouvelles. On va passer par notre quartier. A cinq cent mètres de la maison, la colonne s'immobilise. Mon frère court et va avertir les miens.

 

Cinq minutes après, j'aperçois ma pauvre petite maman au bras de mon frère. Notre rencontre fut bien émouvante. Se retrouver ainsi en pleine guerre sans savoir si nous nous reverrions encore !

 

Elle me demanda si j'étais en danger, si je n'avais pas froid, si je n'avais pas faim. Elle me posa enfin toutes les questions que poseraient toutes les mamans. Je la rassurai sur mon sort en mentant quelque peu, je lui certifiai que je ne prendrai pas part aux combats.

 

Quand une maman voit ainsi un de ses fils en danger, plus rien pour elle n'existe au monde. Elle a devant elle ce fils qu'elle a mis au monde, qu'elle a élevé jusqu'à l'âge de vingt-six ans et qu'elle n'a même plus le droit de retenir. Ce sacrifice que le pays demande aux mamans est terrible. Chez moi, c'est six fois que la patrie a imposé cet holocauste à notre maman, nous étions six garçons et tous les six étions en âge de servir.

 

Cette demi-heure que je passe avec les miens me réconforte, la colonne reprend sa marche, j'embrasse une dernière fois ma mère et mon frère. Nous passons devant la maison. Adieu maman, vous reverrai-je encore ? Dieu seul le sait.

 

Et nous arrivons enfin à LIERS où nous prenons cantonnement pour la nuit. Nous nous installons et préparons notre couchage. Peut-être pourrons-nous dormir ?

 

Mais notre Etat-Major établit ses dernières positions de défense ; nous déchargeons la camionnette et classons les munitions par ordre pour le lendemain. Le travail terminé, je circule dans le cantonnement et me rend ainsi compte du moral de nos soldats. J'en fus stupéfait, la camaraderie de guerre existait déjà chez eux et ils racontaient des histoires gaies. Une demi-heure après, je rejoignais mon camion où je me fais un lit et me couche pour prendre quelques heures de repos.

 

Mais la nuit fut agitée, plusieurs fois, je fus réveillé par de formidables détonations. C'était énervant et lugubre. Etait-ce notre artillerie qui tirait ou l'artillerie de l'ennemi ?

 

A cinq heures du matin, le premier chef s'amena pour prendre possession des armes et des munitions. La distribution se fit entre six et dix heures du matin, mais elle fut plusieurs fois interrompue par les avions qui vinrent bombarder et mitrailler les fermes où nous étions cantonnés. Ce fut là que pour la première fois, je pus me rendre compte du désarroi que cet arme pourrait occasionner et pourtant, ce n'était rien vis-à-vis de ce que nous allions vivre.

 

A deux heures de l'après-midi notre commandant reçoit l'ordre de se porter en avant. La compagnie se rassemble et prend la direction de HOUTAIN-ST-SIMEON.

 

Arrivés dans ce petit village, nos hommes se répartissent entre les fermes et se restaurent. Nous, le charroi, prenons position dans un verger et camouflons nos camions. Une heure après, on repart et cette fois pour prendre part au combat.

 

Nos camarades montent à vélo. Quant au charroi, il doit rester sur place, à l'exception de ma camionnette « Josephine » promue au premier rang de char de combat. Je dois me tenir continuellement en contact avec les troupes pour les ravitailler en munitions.

 

Arrivés sur les lieux de combats, notre aumônier vint me trouver et m'apprit que dans une heure ou deux le régiment des gardes-frontière allait livrer la première bataille. On avait reçu l'ordre de repousser l'ennemi qui s'était infiltré par des ponts qui malheureusement n'avaient pas sauté.

 

C'est alors que je vécus une scène très simple mais combien émouvante. Notre aumônier qui était entouré de soldats, qui les uns après les autres venaient s'agenouiller devant lui. Ces soldats déjà braves dans les premiers jours de guerre voulaient mourir en bons combattants. Nous allions subir le baptême du feu. Eh bien, alors nous narguions le danger et méprisions la mort.

 

Mes camarades se portèrent tous en avant et toute la compagnie s'engagea dans le combat du Thier de HALLEMBAYE, combat qui fut pour nous très meurtrier, très dur et très démoralisant. Nos officiers en tête, les différentes compagnies se dirigent vers VISE.

 

Arrivés à la crête du Thier de HALLEMBAYE, elles se déploient. Un groupe d'éclaireurs part pour prendre connaissance du terrain. Au moment où nous recevons l'ordre de nous porter en avant, arrive une escadrille de dix-huit à vingt avions. Elle se partage en deux et, penCamionette.jpgdant plus de deux heures, nous subissons un bombardement effroyable. Nos soldats sont pris de panique et les officiers ont toutes les peines à les maintenir. Notre major réclame l'aide de l'aviation belge. Peine perdue, pas un seul appareil ne vint à la rescousse.

 

Après cette tourmente et ce fracas, j'avance ma camionnette vers la crête et je charge les blessés sur les caisses de munitions. Parmi ceux-ci se trouve le Major VIATOUR qui avait montré jusqu'à présent un courage héroïque et un admirable sang-froid.

 

Je ramène un de mes amis qui était devenu complètement fou, j'aurais voulu également reprendre le corps du sergent BAUDELOT mais là n'était pas ma mission. Les habitants du village nous promirent de lui assurer une sépulture convenable.

 

C'est là que nous avons assisté à une boucherie occasionnée par un bombardement par avions. Nous étions tous comme des ivrognes. Nos chefs, sans perdre courage, rassemblent leur compagnie, se mettent à leur tête et continuent leur avance vers VISE.

 

De mon côté, après avoir déposé les blessés, je remonte dans ma camionnette et vais rejoindre la compagnie. Alors que je descendais le Thier, j'entends au dessus de moi, un bruit formidable. Je m'arrête, à ce moment un sifflement suivi d'une explosion se font entendre. Je me cache instinctivement derrière le tablier du camion. J'attends quelques minutes, je me relève avec précaution, je sors de la voiture et en fais le tour comme un automate. J'étais entouré de fumée et de poussière. Que sont devenus les deux soldats qui m'accompagnaient ? Comme un fou, je me précipite dans une maison située juste en face et que vois-je ? L'un de ceux-ci se remettant de ses émotions...à l'aide d'une bouteille de genièvre qu'il venait de trouver sur la table. Il me fait asseoir, me passe la bouteille dont je vide une bonne moitié. Ceci me remet sur le champs et, avec mon coéquipier, nous refaisons le tour de notre « Joséphine ». Elle n'avait pas bougé ; pas de dégâts, sauf les vitres, et, son moteur tournait toujours !

 

Nous cherchons le troisième larron et le retrouvons, couché dans le fossé, blessé à la tête. De nouveau, nous repartons à l'arrière avec le blessé, puis revenons rejoindre la compagnie ; mais il m'est impossible de descendre plus bas que mon premier arrêt. La torpille était tombée sur la route à une cinquantaine de mètres de mon radiateur et avait creusé un trou capable d'y mettre un gros camion. J'attends une bonne heure et, comme la nuit approchait, je me vois obligé de rejoindre notre charroi.

 

De là, j'assistai au premier repli des régiments de ligne qui devaient tenir le Canal Albert. Quand je revois cette retraite de soldats qui, pendant plus de dix)huit heures avaient subi un effroyable bombardement, vivant ainsi des heures infernales, il me semble assister à une sortie d'aliénés qu'on aurait lâchés tous ensemble. Ils passaient devant nous, criant et pleurant. Il y en avait sans veste, d'autres sans souliers, presque tous sans armes. Impossible de leur adresser la parole. Ils ne répondaient qu'un mot : «  Ah. N. De D. ! les salauds !! »

 

Quand les derniers furent passés, notre régiment reprit son avance mais avec plus de précautions, car à ce moment nous arrivions en première ligne.

 

La nuit du onze mai était tombée, nos soldats prirent position et attendirent l'ennemi. Ce ne fut pas long. A l'aide de fusées blanches, il avance, mais les nôtres l'accueillent avec un feu de mitrailleuses bien nourri. Notre observateur demanda un tir d'artillerie de nos forts pour établir un barrage. Ce fut très bien fait et le tir très précis.

 

Vers deux heures du matin, le secteur était rentré dans le calme, de temps en temps, pour nous tenir en éveil, un obus de nos forts. Et ainsi, nous avons attendu le lever du jour.

 

Pendant toute la nuit, nous n'avions reçu aucun ordre. Notre lieutenant BOULANGER qui remplissait les fonctions de commandant de compagnie et qui, pour le surplus remplaçait le major blessé envoya à l'Etat-Major un motocycliste qui lui servait d'agent de liaison.

 

Une heure après, celui-ci nous revint tout abasourdi. Il n'y avait plus personne dans les bureaux. Tout le monde était parti ! Pendant donc que nos soldats maintenaient leurs positions, notre poste de commandement avait disparu. Celui-ci avait été repéré par l'aviation ennemie et bombardé. Le lieutenant se voyant ainsi isolé donne à ses risques et périls l'ordre de repli sur LIERS. Arrivés dans ce village, où plusieurs maisons brûlaient, nous recevons l'ordre de retraite à toutes les troupes défendant le Canal Albert.

 

Nous devions nous rendre à HANNUT. Arrivés à ANS, notre colonne se partage en deux. L'une s e dirige vers SAINT-TROND, l'autre vers HANNUT par BIERSET. La camionnette eut la bonne idée de prendre la direction de BIERSET car tous ceux qui se dirigèrent vers SAINT-TRONDE furent arrêtés à OREYE qui était déjà occupé.

 

A HANNUT, nous retrouvons notre Etat-major. Il nous attendait avec inquiétude. Notre colonel certifia avoir envoyé un agent de liaison . Celui-ci était revenu en disant que plus personne ne se trouvait sur les positions. Nous n'avons jamais revu cet agent de liaison.

 

Pendant que nous donnons ces explications au Colonel, un nouveau bombardement se déclenche sur HANNUT. Il déclenche une telle panique que tous les soldats se dispersent dans tout le pays. Les uns sont partis sur BRUXELLES, les autres vers MONS et nous vers CHARLEROI.

 

Je continuai donc le repli en direction de CHARLEROI , mais arrivé à NAMUR, fatigué par vingt-neuf jours d'auto, je m'endors au volant. Trois heures plus tard, je suis réveillé par un bombardement. Depuis trente heures « Joséphine » a été bombardée six fois : ANS, BIERSET, HANNUT, NAMECHE, et deux bombardements à NAMUR ! Je reprends la route de CHARLEROI avec cinq soldats que j'avais chargés en route et nous nous arrêtons à CHATELET où des parents nous accueillirent avec empressement. Enfin, nous pourrons prendre quelques heures de repos ! Je suis tellement déprimé, fatigué et sale que mon cousin ne m'avait pas reconnu. Cette halte nous fit reprendre courage. Le défilé des troupes françaises nous apporta du réconfort.

 

Quatre heures plus tard, après avoir fait honneur à la table de mon cousin, après nous être lavés, rasés, nettoyés, nous repartons en direction de MONS ; nous roulons toute la nuit. A MONS, nous attendons six heures, pendant lesquelles nous cherchons le lieu de rassemblement de notre régiment. Enfin, nous apprenons que les gardes-frontière doivent se rassembler à WEMMEL, près de BRUXELLES où nos chefs reformeront les troupes les compagnies en route !

 

Nous sommes le mardi matin 14 mai. Nous partons de MONS, mardi après-midi et arrivons à BRUXELLES le mardi soir. Notre Etat-Major nous vit revenir avec joie. Il nous croyait perdus ou abandonnés. En effet, en partant de LIERS, il ne nous restait plus que dix litres d'essence. Mais comme tout soldat belge qui se respecte, nous avions tiré notre plan et « Joséphine », en cours de route, avait fait son plein d'essence.

 

Je conduisis le camion dans le préau d'une école où nous pûmes enfin prendre une nuit de repos. C'était la première depuis le début des hostilités ! Le lendemain, pendant toute la journée, les gardes-frontière arrivèrent de tous les coins du pays et chaque militaire qui revenait était accueilli avec enthousiasme.

 

A six heures du soir, on nous fait savoir que nous sommes libres jusqu'au lendemain matin. J'en profitai pour me rendre à BRUXELLES où je rendis visite à des amis. Ces braves gens ne savaient que faire pour me donner du courage, mais je n'oublierai jamais leur affectueuse réception. Le jeudi matin, les deux tiers du régiment avaient rejoint le lieu de regroupement. Nos chefs en manifestèrent la plus vive satisfaction.

 

A midi, il ne manquait que cent et vingt hommes. L'Etat-major en informa le Grand-Quartier-Général, qui décida de nous envoyer en première ligne. A trois heures de l'après-midi, notre Colonel ayant fait savoir que nous étions prêts, un ord

16:54 Écrit par P.B. dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | | Digg! Digg

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