21/11/2012

SOUVENIR DE GUERRE D'UN GARDE-FRONTIERE.

Voici la préface et le premier chapitre.


PREFACE.

 

 

Camionette.jpgJ'ai maintenant la grande joie d'être rentré chez moi, j'ai repris les habitudes que, depuis plus de dix mois, j'avais abandonnées et comme j'ai du temps devant moi, j'estime qu'il serait lâche de ma part de ne pas ouvrir les yeux des civils qui, inconsciemment, au café ou sur la plate-forme d'un tramway se permettent de traiter le pauvre soldat belge de lapin ou de froussard.

 

J'ai pourtant pu remarquer que les trois quarts de ces gens-là, dès les premières heures de la guerre, n'ont fait ni une ni deux. Ils ont tout empaqueté dans leur voiture, la chargeant des objets les plus hétéroclites : poste de TSF, canari, chat, j'en ai même vu avec des skis.

 

Nous, soldats, en les voyant passer, nous nous rendions compte qu'ils avaient perdu la tête ; à présent ils l'ont bien retrouvée pour blâmer notre Roi, nos chefs et nos soldats.

 

Vers ces gens-là quand ils ont débité leurs critiques, je me retourne et leur demande : « Où étiez-vous pendant les jours de guerre ? »

 

Après leur réponse, je leur dis simplement «  Vous vous permettez de juger les militaires alors que, pendant ces jours douloureux, vous étiez à cinq cents kilomètres d'ici pour vous mettre à l'abri. Ce n'est pas parce que vous avez entendu dire que quelques soldats savent bien courir qu'ils se ressemblent tous. Je suis un soldat des régiments cyclistes frontières et quand aujourd'hui je me retourne vers Eupen, Liers, le canal de Willebroeck, la Lys, que je revois les tombes de nos soldats morts aux combats, eh bien, je vous dis que ceux-là au moins ont fait leur devoir et par respect pour eux, fermez-la et fermez-la bien ! »

 

Chapitre I.

 

Donc, au lendemain de cette guerre, je vais essayer de vous raconter ce qu'elle fut pour nous et de quelle façon notre compagnie et ma camionnette se sont comportées.

 

Cependant, avant d'en commencer le récit, pour mieux suivre les événements, je vous ferai un bref aperçu des faits qui se sont passés les jours précédents.

 

Mobilisé depuis le 25 août 1939 et versé dans un régiment garde-frontière, je faisais partie de la compagnie d'EUPEN où je remplissais les fonctions de chauffeur depuis le début d'avril 1940.

 

Pendant les neuf mois qui précédèrent ces jours tragiques, notre mission fut de veiller à la sécurité de la frontière belgo-allemande.

 

A différents endroits de cette frontière on avait aménagé des postes d'alerte. Chacun d'eux était muni d'un poste émetteur de T.S.F. Et d'un téléphone. De là, jour et nuit, et l'hiver y est rude, nous devions rendre compte de toutes manoeuvres qui s'effectueraient dans cette zone. Cette mission dangereuse, pleine de responsabilités et très fatigante se remplissait à trente kilomètres de notre lieu de cantonnement. Notre moyen de communication était le vélo.

 

La garde de ces postes était de quarante-huit heures et bien souvent, vu le manque d'effectifs, nous la montions avec quarante-huit heures de repos. Je dis « repos », c'est une façon de parler, pendant ce repos nous faisions encore des travaux de fortifications : chicanes en béton, réseaux de barbelés et encombrement des coupe-feux.

 

Dès que nous avions établi le long de la frontière un nouveau réseau barbelé, dès que nous avions placé des mines, des délégations d'officiers allemands, de leur frontière, venaient se rendre compte de l'état d'avancement de nos travaux, et plus on se rapprocha de la guerre, plus ce secteur de zone frontalière devint agité. Quand la garde descendante rentrait au cantonnement, chaque fois il y avait du nouveau à signaler.

 

Le neuf mai, un avion allemand avait survolé à très basse altitude tout notre secteur et déjà l'inquiétude perçait chez nous. Elle ne dura pas longtemps. Ce soir là précisément, l'Oeuvre de la Reine Elisabeth organisait au cantonnement une fête musicale. Elle fut très réussie et se clôtura dans l'enthousiasme.

 

Notre aumônier, en effet, vint nous annoncer que les cinq jours de congé étaient rétablis. La joie des soldats était indescriptible. Nous chantions « La Brabançonne », « Vers l'Avenir » et nous rentrons gaiement dans nos baraquements.

 

A peine étions-nous au lit que le premier chef entre et crie « Alerte ! ». Comme le même cas s'était déjà présenté plusieurs fois depuis août, nous prenons l'avertissement du souis-officier de garde à la légère et sans nous presser, nous enfilons nos vêtements. Mais nous remarquons que nos chefs deviennent de plus en plus anxieux, des mouvements insolites se produisent autour des bureaux. Les hommes vont occuper les positions, nous prenons possession de nos camions.

 

A une heure du matin, l'alerte est confirmée, les postes transmettent des nouvelles les plus inquiétantes.

C'est la guerre !

Des 120 hommes des postes d'alerte il en est revenu un. Il était à RAEREN, à un kilomètre de la frontière allemande. Ce poste surplombait la vallée. Au fonds, un bois, la lisière marquait la frontière. C'est le long de cette lisière qu'était planté notre réseau de fils bardelés. Il était de garde avec cinq de ses camarades. Il leur restait 10 heures de faction à monter.

Les consignes étaient devenues très sévères. Personne ne pouvait passer la barrière de la douane. Il fallait redoubler de vigilance et signaler toute manoeuvre qui se ferait dans la vallée. On réveille les gardes à 10 heures. Les deux hommes passent leur ceinturon, prennent un fusil, le chargent et vont chercher les consignes. Leurs amis leur souhaitent bonne garde.

 

Ils s'asseyent, allument une cigarette et la fument en fraude. Ils bavardent et parlent de leur vie avant la mobilisation. Ils se rappellent leurs aventures de jeunesse...

 

Tout-à-coup, ils entendent une forte explosion. Ils se lèvent tous deux et tâchent de repérer l'endroit de la déflagration. « C'est là », dit l'un, « C'est dans le champ de mines ». Il entre dans l'abri et avertit le caporal qui téléphone à l'officier de garde.

 

Une deuxième explosion se produit.

 

L'officier de garde leur répond : « Mes enfants, prenez courage, défendez-vous. »

 

Le caporal transmet la réponse de l'officier et ajoute « Nous devons nous attendre au pire ». La voix de lieutenant était peine d'émotion et vous savez quand il parle ainsi... »

Le caporal tourne les talons et rentre au corps de garde où il jurera pendant une dizaine de minutes.

 

Chacun reprend son emplacement et le secteur rentre dans le calme. Si quelque chose doit se passer ce sera au lever du jour, et avec résignation, on attend l'aube.

 

Trois heurs du matin ! Le ciel s'éclaircit à l'est. Personne n'avait bougé, personne n'avait dit un mot. L'angoisse grandit.

 

Trois heures et demie ! Un formidable bruit d'avions en vol se fait entendre. Tous les hommes rentrent dans l'abri.

 

Trois heures quarante-cinq ! Le soldat de garde allume une nouvelle cigarette. A ce moment son ami crie. A 500 mètres d'eux surgissent une centaine de soldats.

 

La sentinelle court vers l'abri. Il communique la nouvelle au chef de poste qui déclanche le téléphone et confirme l'attaque.

 

Sur ces entrefaites, la sentinelle était ressortie et avait vidé son chargeur sur les soldats qui se rapprochaient de lui ; il veut rentrer mais la porte était fermée à clé. Sans perdre son sang-froid...il prend son vélo et se replie derrière une maison située à trois cents mètres du poste de garde. De là il peut assister à l'escarmouche que ses amis avaient engagée. Des coups de feu éclataient dans toutes les directions puis l'abri fut assailli, la porte défoncée et les ennemis entrèrent. Ils ressortirent sans prisonniers.

 

Que sont-ils devenus ?

De loin, il les salua et enfourchant son vélo il fila à travers bois vers le poste de garde et fit le récit qu'on vient de lire.

 

Et pendant ce temps qu'avaient fait à JALHAY les gardes-frontières ? Nous avions rassemblés le charroi et en avions fait la distribution par compagnie. Vers une heure du matin nous n'avions plus qu'à attendre le signal des postes frontières.

 

Tous, la figure tournée vers notre officier, nous attendions qu'il dise quelque chose. Oh ! Ces minutes d'attente et d'angoisse, qu'elles furent longues ! Longues !

 

Vint le moment où le lieutenant BOULANGER reçut le fatal coup de téléphone ! Déposant le cornet il se tourna vers nous et nous fit part de la communication. A côté de moi deux jeunes sergents récemment mariés fondirent en larmes.

 

Mais le courage des gardes frontières eut vite fait de reprendre le dessus. Mes camarades s'étaient ressaisis. Les ordres se succédaient, ils furent exécutés à la minute. Avec le lieutenant MAIGRE nous recevons la consigne de prendre contact avec l'ennemi, nous armons nos revolvers, je fais mon plein d'essence et nous partons en direction de la frontière.

 

Pendant notre absence, les soldats restés au poste de commandement ouvraient les abris et déménageaient les archives de la compagnie.

 

A cinq heures du matin, notre mission terminée, nous devions occuper des abris situés sur la rive droite de la Meuse. Nous devions aussi protéger l'organisation de la défense. A PEPINSTER, les abris furent ouverts et occupés par nos différentes formations : tireurs F.M., Mitrailleuses légères, canons 4.7 et D .B.T. Avec l'adjudant HENKARTS, nous étions chargés de la répartition des munitions et des mitrailleuses.

 

Après avoir fait la distribution sur le côté droit de la route, nous nous dirigeâmes vers l'autre versant de la colline et c'est là que ma camionnette se distingua pour la première fois.

17:45 Écrit par P.B. dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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