29/05/2011

UN GRAND TEMOIN: BLAISE CENDRARS.

 

Poète et romancier, toujours à l'écoute du monde contemporain.Il en donne une vision nouvelle, proche du journalisme.

 

Grand voyageur, il célèbre les paquebots, les trains, les autres peuples. Il fréquente les artistes de son temps: Chagall, Fernand Léger, Milhaud....

 

Les techniques nouvelles sont, pour lui, poétiques: le cinéma, letransport, la publicité...cendrarsdebout.gif « Il me manquait un bras. Il lui manquait une jambe. … Non, ce n’était pas le bon temps... » (La main coupée)

Blaise CENDRARS

 

01.09.1887 – 21.01.1961

Pseudonyme de Frédéric-Louis SAUSER est un écrivain d'origine suisse, naturalisé français en 1916.

Amoureux de la FRANCE,il s'engagea comme volontaire étranger. Il perdit un bras, ce qui procura à sa silhouette ce style à nul autre pareil, qui finit par convenir parfaitement à ce fabuleux personnage.

 

 

 

Voici un écrivain, grand témoin de son temps, souvent moins cité que ceux dont nous avons parlé jusqu'à présent.

Si GENEVOIX a perdu l'usage de la main gauche, CENDRARS a, lui, perdu son avant-bras droit. Comme DORGELES, il a connu une jeunesse tumultueuse mais la guerre en a fait un autre homme, il en revient manchot, il a côtoyé la mort. Comme GUILLOUX, il s'est frotté à d'autres arts, notamment le cinéma. Comme VIVIER, dans l'âge mûr, il évoque ses souvenirs de guerre.

 

Né à la CHAUX-DE-FONDS, en SUISSE, d'une mère écossaisse et d'un père suisse, Frédéric SAUSSER fut éduqué au sein d'une famille originale et aventurière. De 1894 à 1897, ils séjournent à NAPLES. Là, il fréquente la “ Scuola Internazionale “. 1897: retour en SUISSE, il y suit d'abord un enseignement en Allemand, à la ”Untere Realschule  à BÂLE, puis en français, à l'Ecole de Commerce de NEUFCHÂTEL. En 1902. A 16 ans, il fit une fugue, prit le premier train rencontré qui le conduisit à MOSCOU. De là, il prit le Transsibérien, partit en CHINE. Tout cela en voyageur clandestin, sans billet. Il qualifie son père de “fantaisiste et impatient”.

 

Ensuite, pris par le goût du voyage et de la découverte , il effectue des séjours à l'étranger: chez un horloger suisse, à SAINT-PETERSBOURG ( 1905-1907), à PARIS, à SAINT-PERSBOURG de nouveau, à NEW-YORK. Il fit aussi de courts séjours à BRUXELLES et LONDRES où pour subsister, il exerce le métier de jongleur. Il y partagea la chambre d'un autre désargenté... Charlie CHAPLIN.

 

En août 1914,quand la guerre éclate, Blaise CENDRARS, se trouve en FRANCE. Il lance, dès le premier jour, un appel aux étrangers et il s'engage dans l'armée française. Versé dans la Légion Etrangère, il est sur le front, aux avant-postes, en plein coeur du conflit. Il y apprend la fraternité, la violence, En 1915, en CHAMPAGNE, il dut être amputé du bras droit au-dessus du coude. Cela lui valut, en 1916, d'être naturalisé français.

Rentré à PARIS, il mène une vie dissolue et dangereuse. Il se met à boire énormément. En 1917, il fut véritablement sauvé: il a appris à écrire de la main gauche et il a rencontré l'amour, une jeune commédienne, Raymonne DUCHÂTEAU, qu'il n'épousera pourtant qu'en 1946.

 

En 1916 il publie un poème « La guerre au Luxembourg », puis, en 1918, un texte en prose : « J'ai tué ». Ce texte contient quelques passages parmi les plus dérangeants écrits sur la guerre : « ...voilà qu'aujourd'hui j'ai le couteau à la main. L'eustache de Bonnot. "Vive l'humanité!" Je palpe une froide vérité sommée d'une lame tranchante. J'ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J'ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l'homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci, je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète. J'ai agi. J'ai tué. Comme celui qui veut vivre. »

 

Pendant l'entre-deux guerres, CENDRARS voyage beaucoup. Ses voyages lui inspirent de nombreux ouvrages. Après 1930, on note son entrée dans la grande presse. Il collaborera plus tard à « Paris Soir » de Pierre LAZAREFF.

 

Après 1936, beaucoup d'amis s'éloignent: en cause ses réticences envers le Front Populaire et, aussi,

une certaine attirance pour les franquistes sans que, pourtant, il bascule jamais de ce côté.

 

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il se porte à nouveau volontaire, pour témoigner en qualité de correspondant de guerre. La débâcle de 1940 l' accable. Il quitte Paris et le journalisme. Jusqu’en 48, il se retire à Aix en Provence.


Entre 1943 et 1949,il écrit, les quatre grands volets de ce que l'on peut considérer comme une semi-autobiographie. Dont « 
L'Homme foudroyé » (1945). Le titre dit l’essentiel. Le livre commence par l’évocation d’une belle nuit étoilée, en été 1915, la plus terrible qu’il ait vécue, seul, au front, « dans une plaine du nord, toute en jachères et en herbes folles... d’où montait une buée laiteuse... et que les étoiles criblaient comme des taches d’encre un papier buvard déchiré... et tout devenait fantomatique...Il n’y avait pas non plus de lune au ciel...Et l’éclipse que j’eus alors l’occasion d’observer fut...une éclipse de ma personnalité, et je me demande comment je suis encore en vie...Cette peur, jamais je n’avais raconté cela à personne... »

Dont aussi « La Main coupée » (1946), dénonciation de l'ignominie de la guerre, qui en est aussi le bouleversant récit.

En  1960, il est fait Commandeur de la Légion d'Honneur, distinction remise par André MALRAUX.Il décède le 21 janvier 1961. Ses dernières années virent une succession d'atteintes à sa santé.

Bibliographie

 

Les Pâques à New-York, 1912.

Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913.

Séquences, 1913.

La Guerre au Luxembourg, 1916.

Profond aujourd'hui, Paris, 1917.

Le Panama ou les aventures de mes sept oncles, 1918.

J'ai tué, 1918.

Du monde entier, Paris, 1919.

Dix-neuf poèmes élastiques, 1919.

La Fin du monde filmée par l'Ange N.-D,1919.

Anthologie nègre, 1921.

Documentaires, 1924.

Feuilles de route, 1924.

L'Or, 1925.

Moravagine, 1926.

L'Eubage. Aux antipodes de l'Unité,1926.

Éloge de la vie dangereuse, 1926.

L'ABC du cinéma, 1926.

Petits contes nègres pour les enfants des blancs, 1928.

 

Le Plan de l'Aiguille,1929.

Les Confessions de Dan Yack, 1929.

Une nuit dans la forêt. Premier fragment d'une autobiographie, 1929.

Rhum. L'Aventure de Jean Galmot, 1930.

Comment les blancs sont d'anciens noirs, 1930.

Aujourd'hui,1931.

Vol à voile. Prochronie, 1932.

Panorama de la pègre,1935.

Histoires vraies, 1937.

La Vie dangereuse,1938.

D'Oultremer à indigo,1940.

Chez l'armée anglaise, 1940.

L'Homme foudroyé, 1945.

La Main coupée,1946.

Bourlinguer, 1948.

Le Lotissement du ciel,1949.

La Banlieue de Paris, 1949.

Le Brésil. Des hommes sont venus, 1952.

Noël aux quatre coins du monde, 1953.

Emmène-moi au bout du monde,1956.

Trop c'est trop, 1957.

À l'aventure, 1958.

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Le titre, « L’homme foudroyé », dit l’essentiel. Un foudroiement.

 

Le livre commence par cela. Par l’évocation d’une belle nuit étoilée, en été 1915, la plus terrible qu’il ait vécue, seul, au front. C’était « dans une plaine du nord, toute en jachères eten herbes folles... d’où montait une buée laiteuse... et que les étoiles criblaient comme des taches d’encre un papier buvard déchiré... et tout devenait fantomatique...Il n’y avait pas non plus de lune au ciel...Et l’éclipse que j’eus alors l’occasion d’observer fut...une éclipse de ma personnalité, et je me demande comment je suis encore en vie...Cette peur, jamais je n’avais raconté cela à personne... ».

 

« Ce que tu m’as dit de ta nuit, du ciel, de la lune, du paysage, du silence a dû ranimer en moi des réminiscences similaires...Et alors, j’ai pris feu dans ma solitude car écrire c’est se consumer...L’écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d’idées et qui fait flamber des associations d’images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. Mais si la flamme déclenche l’alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres. »

 

« Ne crois-tu pas, tout simplement, que les marins comme les poètes sont beaucoup trop sensibles à la magie d’un clair de lune et à la destinée qui semble nous venir des étoiles, sur terre, sur mer, ou entre les pages d’un livre quand nous baissons enfin les yeux et nous détournons du ciel, toi, le marin, moi, le poète, que tu écris et que j’écris, en proie à une idée fixe ou victime d’une déformation professionnelle. »

 

Cette nuit-là de 1915, c’était le repos, ils étaient hors de la portée des coups de fusils. Eux, les rescapés du cloaque et du bourbier des batailles précédentes, les derniers survivants des combats rapprochés, se la coulaient douce. Ils engraissaient à vue d’œil en mangeant la ration des morts. Les misères de cette première année de guerre les avaient moralement dépravés. « Mais, au fond, cette oisiveté nous pesait. »

 

C’est « dans ce secteur où il ne se passait jamais rien » qu’un beau légionnaire fut emporté par un obus.

 

Foudroyé. « ...j’ai vu de mes yeux qui le suivaient en l’air, j’ai vu ce beau légionnaire être violé, fripé, sucé, et j’ai vu son pantalon ensanglanté retomber vide sur le sol, alors que l’épouvantable cri de douleur que poussait cet homme assassiné en l’air par une goule invisible dans sa nuée jaune retentissait plus formidable que l’explosion même de l’obus, et j’ai entendu ce cri qui durait encore alors que le corps volatilisé depuis un bon moment n’existait déjà plus. ». « ...il n’y eut donc pas de mort à enterrer. »

 

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17:42 Écrit par P.B. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | | | Digg! Digg

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