23/02/2018

Dans l'armée britannique. témoignage de Robert GRAVES.

Témoignage de Robert GRAVES

poète anglo-irlandais engagé volontaire.

GRAVEZS.jpeg

Robert GRAVES est né en 1895 à WIMBELDON d’une mère prussienne et d’un père irlandais. Malgré cette double ascendance, ce fut un pur britannique

 

En août 1914, il avait terminé ses études secondaires à LONDRES à Charterhouse. Il avait tout juste dix-neuf ans. Il s’apprêtait à entrer à Oxford en octobre 1914, mais il s’engagea, comme volontaire, un ou deux jours après la déclaration de guerre par le Royaume-Uni.

adieu-a-tout-cela-1024207-264-432.jpg

Il a écrit ses souvenirs de guerre dans « Adieu à tout cela ». Il explique son engagement volontaire au chapitre X de ce livre:

 

« Les journaux prédisaient une guerre de très courte durée – terminée au pire à Noël ; j’espérai pourtant qu’elle se prolongerait assez pour retarder mon entrée à Oxford au mois d’octobre, chose que j’appréhendais par-dessus tout. Je n’avais pas non plus envisagé la possibilité de me retrouver au coeur du combat […]. J’étais en outre révolté par le cynisme avec lequel, selon les comptes rendus de presse, les troupes allemandes avaient violé la neutralité du territoire belge »

 

Pour rappel, au Royaume-Uni, ceux qui participèrent au combat furent tous des engagés volontaires ou des militaires professionnels. Armée de petite dimension, très spécifique par son caractère professionnel par rapport aux armées de masse continentales qui connaissait le régime de conscription, l’armée britannique subit des pertes considérables au cours des premiers mois du conflit. Dès 1915, on assiste à une croissance considérable des effectifs grâce à l’appel au volontariat puis à la conscription. L’expression « armée britannique » englobe bien sûr les combattants issus du Royaume-Uni, mais également ceux qui viennent des territoires britanniques d’outre-mer : Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud en particulier. 

Kitchener-Britons.jpg

Poète, Robert GRAVES décrit, en poèmes, des scènes du front. Voici quelques exemples.

 

« Les mitrailleuses crépitent comme des jouets sur la colline
Et, dans la vallée, à la file, tombent les braves soldats de plomb :
Voici ce dont il faut se souvenir à l’âge mûr
Tandis que, savamment, nous consacrons l’avenir
À des visions plus fanfaronnes encore du désespoir. »

 

Dans Adieu à tout cela, GRAVES critique la propagande de guerre :

« Les civils parlaient une langue étrangère, et c’était celle des journaux. »

Ses poèmes de guerre et d’après-guerre furent publiés dans d'autres ouvrages : parmi eux « Escape », « Évasion » (Goliath and David, 1916), et « Dead Cow Farm », « Ferme de la vache morte » (Fairies and Fusiliers, 1917), poème de l’effondrement des valeurs :

«Ici encore, c'est le chaos,

Boue primitive, pierres froides et pluie. »

« Voici maintenant le chaos de retour,

Primitive boue, pierres froides et pluie. »

 

On voit ici, à la dernière strophe, la même obsession que les autres écrivains-combattants : la boue !

 

Dans Au revoir à tout cela , il traite des séquelles, surtout psychologiques, de la guerre. Il existe une traduction française de cet ouvrage aux éditions Autrement "littératures" publié en 1998 sous le titre "Adieu à tout cela"

 

«Je savais qu'il faudrait des années avant que je puisse affronter autre chose qu'une paisible vie à la campagne. Mes handicaps étaient nombreux: je ne pouvais pas utiliser un téléphone, je me sentais malade chaque fois que je voyageais en train, et voir plus de deux personnes en une seule journée m'empêchait de dormir. » 

 

L'absence de haine vis-à-vis de l'ennemi. La difficulté de tuer un homme seul. Tuer semble être excusé par la tuerie de masse.

 

« Tandis que posté sur une colline dans la tranchée de soutien, je pointais mon fusil par une meurtrière dissimulée, je vis un Allemand, à 700 yards environ, dans mon viseur télescopique. Il prenait un bain dans la troisième ligne allemande. L’idée de tuer un homme nu me déplaisait, et je tendis le fusil au sergent qui était avec moi. « Tenez, vous êtes meilleur tireur que moi. » Il l’eut – mais je ne suis pas resté pour assister au spectacle?"

 

« Au mess, les instructeurs étaient à peu près tous en mesure de citer des cas précis où l’on avait assassiné des prisonniers sur le chemin du retour. […] Les chefs d’escorte racontaient en arrivant au quartier général qu’un obus allemand avait tué les prisonniers ; on ne posait alors aucune question. »

3248637398_1_3_f9D5ECSP.jpg

IL expose aussi, d'une façon critiquée par après, la mentalité de l'armée britannique, un esorte de spécificité britannique: dans l'armée anglaise, deux mondes se côtoient sans se mélanger. D'un côté, les officiers, des gentlemans ayant conscience d'appartenir à un groupe à part; de l'autre, les soldats.

 

Enfin, c'est quasiment le seul à accordre de l'importance à un sujet tabou: la sexualité des combattants: la prostitution, les maisons de tolérance ( les bordels). C'est ainsi qu'il a décrit:

 

«Il n’y avait aucune restriction en France. Ces garçons avaient de l’argent à dépenser et savaient qu’ils tenaient une bonne chance d’être tués en quelques semaines de toute façon. Ils ne voulaient pas mourir vierges.» 

 

Robert GRAVES, qui assure n’avoir jamais cédé à la tentation, raconte :

 

«... deux officiers d’une autre compagnie avaient dans la même pièce couché avec une femme et sa fille. Ils avaient joué à pile ou face pour la mère car la fille «n’était qu’un petit laideron jaunâtre et squameux comme un lézard». La Lanterne rouge, bordel des armées, se trouvait au coin de la rue principale. J’y avais vu des queues de 150 soldats attendre à la porte pour passer à tour de rôle un très court instant avec l’une des 3 femmes de l’établissement.» 

 

Et, évidemment, les conséquence sanitaires: 

 

« Il y avait foule dans les hôpitaux où l’on traitait les maladies vénériennes. Le Drapeau blanc sauva la vie à des vingtaines de soldats en les rendant inaptes à servir.  »

 

Il fallait s'en douter, après la publication dans les années 30, des associations d'anciens combattants se sentant diffamées ont énergiquement protesté en démontrant des erreurs manifestes trouvées dans le texte. Il fut contraint de reconnaître que tout n'était pas à prendre pour argent comptant et qu'il avait usé d'une certaine liberté littéraire.

 

17/02/2018

Derrière le front italien ( contre l'Autriche ). Témoignage de Ernest HEMINGWAY.

Témoignage de Ernest HEMINGWAY.

Le journaliste-baroudeur, engagé volontaire.

Ernest_Hemingway_in_Milan_1918_retouched_3.jpg

Ernest HEMINGWAY, écrivain, journaliste et correspondant de guerre, est né le 21 juillet 1899 à Oak Park (Illinois) aux Etats-Unis. Il est mort le 2 juillet 1961 à Ketchum (Idaho).

 

Après avoir quitté le lycée, il travailla quelques mois comme journaliste, avant de partir pour le front italien et de devenir ambulancier pendant la Première Guerre mondiale.

 

Ce choix du Front Italien est bizarre mais s'explique par ceci : il avait tenté de se faire incorporer lors de l’entrée en guerre des USA  en avril 1917. Son incorporation fut refusée à cause d’un problème à un œil. En avril 1818, il parvint cependant à incorporer la Croix-Rouge italienne et, après avoir traversé l’Atlantique sur le Chicago, il débarque à Bordeaux, gagne Paris, puis Milan, où il arrive le 6 juin.

front_est_1915_italie.jpg

Il fut grièvement blessé et passa alors plus de trois mois à l'hôpital. À sa sortie, il s'engagea dans l'armée italienne. Cette expérience a servi de fondement à son roman L'Adieu aux Armes. Dans un style froid et laconique, Hemingway dépeint une guerre futile et destructrice, le cynisme des militaires et l'indifférence de populations. Dès sa parution en 1929, on en vendit 20 000 exemplaires par mois.

 

Le titre est emprunté à un poème patriotique anglais mais peut-être par dérision. L’ouvrage nullement élogieux montre l'absence de sens de cette guerre. Le sentiment amoureux n'est pas épargné lui non plus, ce qui rend l'œuvre très pessimiste. "L’adieu aux armes". Il y a aussi, en Anglais et intraduisible en français un double sens caché : (A Farewell to Arms ; arms en anglais a un double sens «armes guerrières» ou «bras aimants»

 

Après plusieurs semaines passées à l’arrière, il rejoint le front. Le 8 juillet 1918, de nuit, il est blessé aux jambes par un tir de mortier. Un de ses camarades fut tué et deux autres, blessés grièvement. Alors qu’il tente de ramener un camarade vers l’arrière, il est de nouveau blessé par un tir de mitrailleuse, mais parvient à un poste de secours, avant de s’évanouir. Pendant sa convalescence de trois mois dans un hôpital de Milan, il s’éprend d’une infirmière américaine, Agnes von Kurowski,  plus âgée que lui de huit ans et qui lui inspirera le personnage de Catherine BARKLEY dans L'Adieu aux armes. Histoire d'amour tragique : HEMINGWAY, c’est Frederic HENRY et Agnes von Kurowski, Catherine Barkley.

Hemingway blessé.jpg

L’Adieu aux Armes, considéré souvent comme son plus grand roman, le rendit populaire. L'adieu aux armes fut interdit en Italie sur ordre de Mussolini. Et aussi, plus anecdotiquement à Boston, un shérif l'ayant jugé scandaleux.

ob_6851e0_l-adieu-aux-armes-4.JPG

Ce qui rend aussi ce livre intéressant, c’est parce qu’il se situe du point de vue des Italiens, ce qui est rare. Tout au long du roman, leur opinion sur la guerre est explicitement exprimée : ils sont sceptiques, désenchantés. Ils n’ont pas confiance en leur chance de vaincre et sont du coup persuadés d’une défaite prochaine : l’épuisement de certains, la fuite d’autres en sont des signes avant coureurs…

soldats-italiens.jpg

Quelques extraits :

L’attaque dont il est victime.

« Je terminai mon fromage et bus une gorgée de vin. Au milieu du bruit, je distinguai de nouveau un toussotement, puis le tchu, tchu, tchu, puis un éclair comme lorsque la porte d’un haut fourneau s’ouvre brusquement, un grondement, blanc d’abord, rouge ensuite, accompagné d’un violent courant d’air. J’essayai de respirer, mais j’avais le souffle coupé et je me sentis sortir tout entier de moi-même, emporté loin, bien loin par le vent. Tout mon être s’enfuyait rapidement et je savais que j’étais mort et que c’était une erreur de croire qu’on mourait comme ça, sans s’en apercevoir, puis j’eus l’impression de flotter et, au lieu de continuer dans mon vol, je me sentis retomber. »

 

Aussi, comme sur les autres fronts, la pluie, la boue.

 

« A midi, nous nous embourbâmes dans un chemin détrempé, à environ 10km d’Udine, autant que nous pussions nous en rendre compte. La pluie avait cessé dans la matinée et, trois fois, nous avions entendu des aéroplanes. Ils avaient passé au-dessus de nous et s’étaient éloignés vers la gauche, et nous les avions entendu bombarder la grand route. Nous avions peiné à travers un réseau de chemins de traverse. Nous nous étions engagés dans maint cul de sac ; il nous avait fallu revenir en arrière prendre d’autres routes; cependant nous étions toujours parvenus à nous rapprocher d’Udine. »

 

Le manque d’humanité vis-à-vis des blessés en cas de retraite.

 

« Quelquefois il nous arrive aussi de les transporter du poste d’évacuation aux ambulances du front, dis-je. Dites-moi, je n’ai jamais vu de retraite, mais en cas de retraite, comment évacue-t-on tous les blessés ?/ On ne les évacue pas tous. On emmène ceux qu’on peut, et on laisse le reste. »

 

Le désarroi des civils.

 

« Je ne m’étais pas rendu compte de l’énormité de la retraite. Ce n’était pas seulement l’armée, mais tout le pays qui s’enfuyait… Cela semblait si bête de la part de BONELLO de se rendre à l’ennemi. Il n’y avait aucun danger. Nous avions traversé deux armées sans incidents. Si AYMO n’avait pas été tué, nous ne nous serions jamais doutés qu’il y avait du danger. Personne ne nous avait inquiétés quand nous marchions à découvert sur les rails. La mort était arrivée à l’improviste, sans raison. » 

 

Il manifeste son pessimisme, son refus d'applaudir aux slogans. On comprendra ici pourquoi les fascistes au pouvoir en Italie censurèrent ce livre. Alors qu'ils vantaient la bravoure de l'armée italienne, héritière des légions romaines !

 

"J'ai toujours été embarrassé par les mots: sacré, glorieux, sacrifice et par l'expression "en vain". Nous les avions entendus debout, parfois, sous la pluie, presque hors de la portée de l'ouïe, alors que seuls les mots criés nous parvenaient. Nous les avions lus sur les proclamations que les colleurs d'affiches placardaient depuis longtemps sur d'autres proclamations. Je n'avais rien vu de sacré, et ce qu'on appelait glorieux n'avait pas de gloire, et les sacrifices ressemblaient aux abattoirs de Chicago avec cette différence que la viande ne servait qu'à être enterrée. »

...

« Les mots abstraits tels que gloire, honneur, courage ou sainteté étaient indécents, comparés aux noms concrets des villages, aux numéros des régiments, aux dates. »

 

fronts_18-ebecd.png

11/02/2018

Au front et dans les tranchées. Témoignage de Gabriel CHEVALLIER

Témoignage de Gabriel CHEVALLIER.

La-peur.jpg

Gabriel CHEVALLIER est né le 3 mai 1895 à LYON et décédé le 5 avril 1969. Il étudiait aux Beaux-Arts de LYON lorsque la guerre interrompit ses études. Mobilisé dès 1915, il arrive sur les zones de combat le 15 août 1915. Il est blessé quelques mois plus tard, le 7 octobre. Une fois rétabli, il retourne au front, où il restera comme soldat de deuxième classe jusqu’à la fin du conflit.Son unité a participé à toutes les grandes étapes de la guerre, quasiment à toutes les offensives. 

 

À partir de 1925, il commence sa carrière de romancier en utilisant sa propre expérience. Avec « La Peur », il témoigne de son atroce calvaire de combattant. Le héros s'appelle DARTEMONT, mais tout ce qui est écrit, c'est le soldat Gabriel CHEVALLIER qui l'a vécu.

 

Ce livre, fut publié en 1930 et réédité en 2008. Il a fait l'objet d'une adaptation cinématographique, par le réalisateur Damien ODOUL en 2015.

De tous les romans publiés, après-guerre, par les écrivains-combattants, c'est le plus dérangeant,peut-être le plus vrai. Mais c'est aussi le plus oublié, le moins souvent cité. Ce roman a été censuré en 1939, soit-disant pour le « défaitisme qui y serait véhiculé. Il est vrai qu'il ne cache rien des incohérences et des absurdités de l’État-major. Cependant, malgré cela, « La Peur » n'est pas un texte « défaitiste » au sens où l'entendirent les dirigeants de l'armée française : si défaite il y eut, ce fut d'abord celle de la raison.

Ordre_de_Mobilisation_générale_2_août_1914.jpg

Il faut bien dire que ce livre est dérangeant. Notamment lorsqu'il décrit l'esprit revanchard, nationaliste à l'extrême qui régnait en 1914. Ainsi, ce « passage à tabac » d'un malheureux qui refusait de s'associer à la liesse populaire. Malheureux à qui CHEVALLIER attribue le titre de « première victime de la guerre. »

 

« Son visage tuméfié est méconnaissable, avec un œil fermé et noir; un filet de sang coule de son front et un autre de sa bouche ouverte et enflée; il respire difficilement et ne peut pas se lever. Le gérant appelle deux garçons et leur commande: “Enlevez-le de là!” Ils le traînent plus loin sur le trottoir où ils l’abandonnent. Mais un des garçons revient, se penche et le secoue d’un air menaçant: “Dis donc, et ta consommation?” Comme le malheureux ne répond pas, il le fouille, retire de la poche de son gilet une poignée de monnaie dans laquelle il choisit, en prenant la foule à témoin: “Ce salaud serait parti sans payer!” On l’approuve: “Ces individus sont capables de tout!” -Heureusement qu’on l’a désarmé! -Il était armé? -Il a menacé les gens de son revolver. -Aussi, nous sommes trop bons en France! -Les socialistes font le jeu de l’Allemagne, pas de pitié pour ces cocos-là! -Le prétendus pacifistes sont des coquins. Ça ne se passera pas comme en 70, cette fois!.

Pour fêter cette victoire, on réclame à nouveau La Marseillaise. On l’écoute en regardant le petit homme sanglant et souillé, qui geint faiblement. Je remarque près de moi une femme pâle et belle, qui murmure à son compagnon: “Ce spectacle est horrible. Ce pauvre homme a du courage…” Il lui répond: “Un courage d’idiot. On ne s’avise pas de résister à l’opinion publique.”

Je dis à Fontan:

Voilà la première victime de la guerre que nous voyons.

-Oui, fait-il rêveusement, il y a beaucoup d’enthousiasme! »

 

CHEVALLIER explique que, finalement, il peut résumer tout ce qu'il a fait durant la guerre par la peur.

 

« — Que vous êtes énervant ! Répondez donc. On vous demande ce que vous avez fait ?

— Oui ?... Eh bien, j'ai marché de jour et de nuit, sans savoir où j'allais. J'ai fait l'exercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des fils de fer, des sacs à terre, veillé au créneau. J'ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter... Voilà !

— C'est tout


— Oui, c'est tout... Ou plutôt, non, ce n'est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, la seule qui compte : J'AI EU PEUR. »



Pourtant, il nous dit que cette peur n'est pas un sentiment honteux, q'elle n'est pas synonyme de couardise, qu'elle est même à la base de toutes les actions d'éclats.

« – Ce terme de peur vous a choquée. Il ne figure pas dans l’histoire de France – et n’y figurera pas. Pourtant, je suis sûr maintenant qu’il y aurait sa place, comme dans toutes les histoires. Il me semble que chez moi les convictions domineraient la peur, et non la peur les convictions. Je mourrais très bien, je crois, dans un mouvement de passion. Mais la peur n’est pas honteuse : elle est la répulsion de notre corps, devant ce pour quoi il n’est pas fait. Peu y échappent. Nous pouvons bien en parler puisque cette répulsion nous l’avons souvent surmontée, puisque nous avons réussi à la dissimuler à ceux qui étaient près de nous et qui comme nous l’éprouvaient. Je connais des hommes qui ont pu me croire brave naturellement, auxquels j’ai caché mon drame. Car notre souci, alors que notre corps était plaqué au sol comme une larve, que notre esprit en nous hurlait de détresse, était encore parfois d’affecter la bravoure, par une incompréhensible contradiction. Ce qui nous a tant épuisés, c’est justement cette lutte de notre esprit discipliné contre notre chair en révolte, notre chair étalée et geignante qu’il fallait rosser pour la remettre debout… Le courage conscient, mademoiselle, commence à la peur. »

 

Le pacifisme. On peut rester pacifiste en faisant la guerre.

 

« Mourir ? Je ne peux pas l'envisager. Tuer ? C'est l'inconnu, et je n'ai aucune envie de tuer. [...] Je n'ai aucune haine, aucune ambition, aucun mobile. Pourtant, je dois attaquer. »

 

La découverte des blessés. D'abord les premiers blessés français.

 

« Ce premier cadavre français précédait des centaines de cadavres français. La tranchée en était pleine. (Nous débouchions dans nos anciennes premières lignes, d’où était partie notre attaque de la veille). Des cadavres dans toutes les postures, ayant subi toutes les mutilations, tous les déchirements et tous les supplices. Des cadavres entiers, sereins et corrects comme des saints de châsses; des cadavres intacts, sans traces de blessure; des cadavres barbouillés de sang, souillés et comme jetés à la curée de bêtes immondes; des cadavres calmes, résignés, sans importance; des cadavres terrifiants d’êtres qui s’étaient refusés à mourir, ceux-là, furieux, dressés, bombés, hagards, qui réclamaient la justice et qui maudissaient. Tous avec leur bouche tordue, leurs prunelles dépolies et leur teint de noyés. Et des fragments de cadavres, des lambeaux de corps et de vêtements, des organes, des membres dépareillés, des viandes humaines rouges et violettes, pareilles à des viandes de boucherie gâtées, des graisses jaunes et flasques, des os laissant fuir la moelle, des entrailles déroulées, comme des vers ignobles que nous écrasions en frémissant. »

 

Et aussi, son tout premier cadavre.

 

« Je me trouvai brusquement nez à nez avec le premier cadavre récent que j’eusse vu de ma vie. Mon visage passa à quelques centimètres du sien, mon regard rencontra son effrayant regard vitreux, ma main toucha sa main glacée, assombrie par le sang qui s’était glacé dans ses veines Il me sembla que ce mort, dans ce court tête à tête qu’il m’imposait, me reprochait sa mort et me menaçait de sa vengeance. Cette impression est l’une des plus horribles que j’ai rapportées du front. »

 

Et la découverte de cadavres allemands qui ne lui inspirent aucune haine ni jouissance malsaine.

 

« En fouillant hors des boyaux, je découvris dans le sous-sol d’une maison deux cadavres allemands très anciens. Ces hommes avaient dû être blessés par des grenades et murés ensuite, dans la précipitation du combat. Dans ce lieu privé d’air, ils ne s’étaient pas décomposés, mais racornis, et un récent obus avait éventré cette tombe et dispersé leurs dépouilles. Je demeurai en leur compagnie, les retournant d’un bâton, sans haine ni irrespect, plutôt poussé par une sorte de pitié fraternelle, comme pour leur demander de me livrer le secret de leur mort. »

 

La vue des « gueules cassées ».

 

« À terre sont affalés des malheureux, des blocs boueux surmontés d’un visage hagard, empreint de cette atroce soumission que donne la douleur. Ils ont le regard des chiens qui rampent devant le fouet. Ils soutiennent leurs membres brisés et psalmodient le chant lugubre monté des profondeurs de leur chair. L’un a une mâchoire fracassée qui pend et qu’il n’ose toucher. Le trou hideux de sa bouche, obstrué par une langue énorme, est une fontaine de sang épais. Un aveugle, derrière son bandeau, lève la tête vers le ciel dans l’espoir de capter une faible lueur par le soupirail de ses orbites, et retombe tristement dans le noir de son cachot. Il sonde le vide autour de lui en tâtonnant, comme s’il explorait les parois visqueuses d’une basse-fosse. Un troisième a les deux mains emportées, ses deux mains de cultivateur ou d’ouvrier, ses machines, son gagne-pain, dont il disait probablement, pour prouver son indépendance : « Quand un homme a ses deux mains, il trouve partout du travail ».

 

Les faux rapports établis par le commandements sur le terrain pour masquer les échecs.

 

« Ce chef habile, qui ne manquait pas de sang-froid dans la présentation des faits, réfléchit qu’aucune mission officielle ne viendrait enquêter sur les lieux. Son rapport transforma notre défaite accidentelle en un récit de défense à outrance, relata le sacrifice de mille hommes cramponnés au terrain, s’ensevelissant sous les ruines. Cette version, si conforme à l’enseignement militaire, fut adoptée d’emblée par le colonel, qui la transmit à la division en l’amplifiant encore. »

 

08/02/2018

Vie au front. Témoignage de Marcel PAQUOT, le poète-soldat.

Témoignage de Marcel PAQUOT, le poète défenseur de la langue française derrière l'Yser.

 

Il est né à Liège le 07/07/1891et y décédé le 14/09/1988. Mobilisé sur le front de l’Yser durant la Guerre de 14-18, compagnon de Louis BOUMALl et de Lucien CHRISTOPHE. Compagnon de combat et collègue à l'Université de Liège de Robert VIVIER.

C'est extraordinaire le nombre d'écrivains de valeur, liégeois, combattants de 14-18, qui sont injustement méconnus. Rien n'a été réellement fait dans la région pour les mettre en valeur !

On lui doit une description du camp de RUCHARD où il fut « hospitalisé ». Le camp de RUCHARD, surnommé «  le camp où l'on mourait ».

C'est aussi un témoignage des conditions précaires de la médecine militaire lors de la guerre de 14-18. Au cours de celle-ci, la France a offert l’hospitalité à de nombreuses formations médicales belges. Ce fut le cas du camp pour convalescents du RUCHARD. Ce camp fonctionna du 31-12-14 au 14 -7-17, soit trente mois et demi et qu’il accueillit durant cette période 9.586 convalescents. Peu de témoignages existent au sujet de ce camp. Celui de Marcel PAQUOT est donc précieux.

Il décrit un univers extrêmement dur et souvent inhumain. Avec un extraordinaire taux de mortalité surtout quand on pense qu'on y trouvait des soldats pourtant considérés comme guéris et envoyés en convalescence ! Les registres de l'état-civil de la commune signalent le décès de 79 militaires belges; on trouve 63 pierres tombales belges au cimetière communal ( les autres ayant été rapatriés après la guerre ). 79 décès, soit un convalescent sur 121 !

Le soldat et poète PAQUOT décrivit la vie et de son ami le musicien liégeois Georges ANTOINE avec qui il séjourna dans ce camp.

Marcel PAQUOT, écrira ce que fut sa courte vie dans des pages émouvantes dans " Les Écrivains Belges morts à la guerre ", édité par la Renaissance du Livre Belge, en 1922 ). Malgré une santé très fragile, Georges ANTOINE fut renvoyé au front. IL rentra dans BRUGES reconquise au début du mois d'octobre 1918. Il est mort à Sint-MichielsBruges le 15 novembre 1918  d'une maladie contractée pendant la guerre et, sans doute, des mauvais soins reçus à RUCHARD.

ruchard_001.jpg

Voici le texte, élogieux et instructif, de Marcel PAQUOT :

« Survint la guerre, ANTOINE s'engagea. à peine initié au maniement d'une arme, il combattit sous Anvers et fut de ceux qui à l'Yser offrirent au dernier lambeau de la Patrie le dernier souffle de leur poitrine. Après que l'effort ennemi eut échoué, les opérations marquèrent un temps d'arrêt et chacun essaya à revivre pour oublier que le lendemain, peut-être, il faudrait mourir. Comment allait vivre ANTOINE, inactif, étendu sur la paille boueuse d'une tranchée? Dans sa détresse, il écrivit à Vincent D'Indly, le maître dont il ne prononçait le nom qu'avec une ferveur admirative et lui demanda du papier à musique. »

Dans ce texte, nous retrouvons, comme chez les autres écrivains-témoins, cette obsession de la boue:

« L'appel fut entendu, et c'est accroupi dans le fumier qu'ANTOINE recopia de mémoire, pour l'envoyer à son maître, la Sonate en la bémol pour piano et violon qu'il avait composée dans le calme des derniers mois de la paix. Peu après, épuisé par la rude existence du front, ANTOINE tomba malade. Bientôt on le réformait. Un matin, il se trouva rejeté dans la vie, affaibli et sans aide. Il s' établit en Bretagne, donna des leçons, gagna son pain, et fiévreusement comme ceux qui ont une œuvre à accomplir et dont les jours sont comptés, se remit au travail. »

Dans la suite, il nous montre que l'on était sans pitié. Même réformé, on pouvait être réaffecté :

« Quelques mois plus tard, ANTOINE redevint soldat. On l'envoya au camp de convalescence du RUCHARD où je le retrouvai en août 1916. C'est le sort des choses usées qu'on les laisse se chauffer au soleil. Pendant les belles journées d'automne, nous allions lui demander un regain de confiance et de force; nous nous remplissions les yeux des apothéoses magnifiques du ciel tourangeau; puis, le soir tombé, nous allions recueillir du bois dans la forêt, car les nuits étaient froides. Rentrés au camp avec notre précieuse provision, nous faisions un grand feu qui chantait en dégageant une odeur de résine et, à la lueur des bougies, nous écrivions. (ANTOINE composa à cette époque : Wallonie ; La Joie d'aimer). »

Puis nous avons la sinistre description du camp:

« L'hiver fut mauvais, le charbon manqua au camp et une garde sévère empêcha nos fuites dans la forêt. Mon ami retomba malade. Cependant il se rétablit assez vite, grâce au soleil hâtif cette année-là. Les beaux jours nous rendirent témoins de la féerique floraison du sol en Touraine. Nous  passions de longues heures dans ce cadre émouvant. Nous nous plaisions à reconnaître dans la douceur fuyante des lignes et la nuance délicate des lumières, quelques-uns des aspects de notre terre wallonne; nous sentions que ce sol était aussi le nôtre, que cet air de fraîcheur et de sèves était le même qui courait sur nos bruyères, et quand nous chantions la douceur de cette terre hospitalière, il nous semblait célébrer aussi celle de nos aïeux. »

Enfin, c'est le renvoi sur l'Yser de soldats mal guéris :

« Au mois de l'année 1917, nous fûmes séparés. Je revis l'Yser, tandis qu'Antoine était envoyé au camp de Parigné l'Evêque où l'on fit de lui un cantinier. Lorsqu'en 1918, au front belge, je fondai (avec Louis BOUMAL et Lucien CHRISTOPHE) les Cahiers, une revue de littérature et d'art dont le but était d'affirmer notre spiritualité française, ANTOINE fut aussi des nôtres. C'est qu'il n'était pas qu'un musicien, c'était un honnête homme au sens classique de ce mot. il pensait avec Maurras "que les plus puissantes doctrines – l'art et la science – ont besoin des lettres humaines, qu'elles en ont besoin pour se penser". Sa force était d'avoir compris  l'importance qu'a un artiste à se définir, ne fût-ce que pour pouvoir se contrôler. Nul n'était d'un esprit plus ouvert à toutes les hardiesses de l'art contemporain, mais nul n'avait davantage le respect des maîtres qui élevèrent la musique à un rang éminent des arts et en firent la langue des âmes. Il croyait en son étoile parce qu'il savait où et comment elle le conduirait, le cerveau révisant chez lui le jeu subtil des fibres du cœur. Ainsi doué, servi par une vaste culture et par une plume habile, Antoine aurait pu jouer un rôle important dans la critique musicale, mais le temps lui a manqué et il n'a écrit que quelques chroniques. Au cours de l' année 1918, il trouva encore le temps et la force de composer "Veillées d'armes", un poème pour orchestre. 

Le sacrifice ultime, que l'on aurait pu -dû- empêcher :

« Cependant l'offensive qui devait nous donner la victoire se préparait. Incapable de combattre, Antoine voulut au moins revenir au front et se rendre utile  à ceux qui allaient sacrifier leur vie. Il eut la joie d'entrer dans Bruges reconquise, mais y mourut brusquement de la grippe, le 15 novembre 1918, sans avoir revu les premiers clochers de sa terre wallonne. Il avait 26 ans. La Belgique perdait en lui le meilleur de ses jeunes musiciens. »

 



04/02/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Louis MAUFRAIS ( médecin militaire ).

 

Témoignage ( posthume ) de Louis MAUFRAIS

Médecin militaire au font.

9782221109182ORI.jpg

Louis MAUFRAIS (1889-1977) était externe à l’hôpital Saint-Louis, il se trouve en vacances au moment de la déclaration de la guerre. Il reçoit sa feuille de route le 3 août. IL est nommé médecin auxiliaire dans le service de santé.



Il rejoint alors le front et découvre les tranchées. Il va y rester quatre ans pendant lesquels il côtoie la mort, les pieds dans la boue et les mains dans le sang, jour et nuit enterré au fond de postes de secours secoués par le souffle des obus. Quand il a un moment de repos, il prend des notes, photographie, pour raconter la souffrance, celle de ses camarades, la sienne, mais aussi l'amitié, le burlesque, l'absurde.



En fait, l'ennemi contre lequel il s'est battu, c'était contre la mort de ses compagnons, les obus, les shrapnells, la boue, les gaz, ces cadavres qu'il écrasait en transportant des mourants de boyau en poste de secours. Après la guerre, il restera à l'armée comme médecin militaire.

trta.jpg

En 2001, sa fille découvre ses témoignages, ses photographies prises au cours de la guerre. Celle-ci en a conçu un livre "J'étais médecin dans les tranchées ". On peut regretter que cela n'ait pas été publié au lendemain de la guerre compte tenu de la valeur du témoignage et de sa qualité littéraire. Ce témoignage nous montre l'état de misère et d'impréparation de la médecine militaire.

Voici quelques extraits:

« Alors nous nous avançons. Nous trouvons des gars qui cherchent on ne sait quoi, l’air hagard. Il y en a qui titubent. Un peu plus loin, qu’est-ce que je vois ? Des Allemands. Je dis à Cousin : – ça y est mon vieux, nous sommes prisonniers. – Oh, me répond-il, ce n’est pas possible, les Allemands n’ont pas d’armes.

Eh bien oui. Aucun d’eux n’est équipé, pas plus les Allemands que les Français. Les hommes se croisent, ils ne se parlent pas. Tous, ils sont brisés. Plus bons à rien. Dégoûtés de tout. De la guerre en particulier. Les Allemands comme les Français, ils sont à chercher quelque chose, des blessés, des morts, ou rien ».

 

On trouve cette remarque intéressante au sujet du brassage social induit par l’expérience militaire :

 

« Je trouve tout à fait extraordinaire de pouvoir discuter amicalement avec des gens que je n’aurais jamais eu l’occasion de rencontrer dans la vie civile ».

 

Son récit est évidemment intéressant pour l'histoire des premiers soins. Il évoque ses pratiques de médecin de tranchées, dans les postes de secours de première ligne:

 

« Je suis découragé. Par moments, il y a quinze à vingt blessés à évacuer. Je demande des renforts au régiment et aux musiciens. Le chef de musique me fait répondre qu’un saxophone vient d’être évacué et que, s’il donne encore des hommes, la musique cessera d’exister. Alors, on fait appel aux brancardiers divisionnaires, qui font le service entre les postes de régiments et les hôpitaux de l’arrière ».

 

Il parle aussi des simples soldats amenés à l'aider: les brancardiers. Particularité du statut des soignants, la neutralité, notion complètement absurde. La Convention de Genève n’est pas toujours respectée. Au front, personne ne croit plus en l’immunité du personnel de santé: es obus ne choisissent pas leurs cibles, et parce que peu de « trêves des brancardiers » sont effectivement accordées dans le combat.

dscn2583.jpg

« Parmi les brancardiers bénévoles et les convoyeurs volontaires qui effectuent les évacuations, quelques-uns reviennent mais pas tous. Les autres préfèrent rester aux cuisines, en fin de compte. Faut-il leur en vouloir ? Ils risquent leur vie à chaque trajet. Au poste de secours, nous vivons dans l’attente des brancardiers, qui arrivent souvent trop tard, pour les blessés les plus graves »

 

 

 « Malgré le bruit des balles, mes camarades de l’infirmerie ont parfaitement dormi. C’est tous des gars aguerris qui vivent ce métier-là depuis le début du mois d’août. Ils ont fait la retraite de la Marne, la bataille de la Marne, sont remontés se battre à Sézanne, puis finalement au fort de la Pompelle et, de là ; ils sont partis participer à la guerre des Flandres. Rien ne les impressionne plus. Les bruits sont ceux de leur vie quotidienne. Leur sensibilité devant les atrocités s’est émoussée. C’est indispensable. Ils cherchent un dérivatif à leurs pensées en remontant les mois, les années pour retrouver des souvenirs de famille, de caserne, de femme… Voilà comment je me trouve bientôt entraîné dans leur vie privée sans l’avoir cherché. Car, dans les tranchées, on ne se cache rien entre copains »

 

Et, lancinante, cette obsession de la boue:

 

"Dans la tranchée nous vivions constamment dans l'humidité, la boue, la neige et, surtout le froid.


L'hiver était particulièrement rigoureux. Depuis que j'étais en ligne, à savoir pas loin de huit jours, je ne m'étais pas réchauffé une seule fois. On avait froid au nez, aux oreilles, aux mains.... nos pieds enserrés dans des chaussures pleines d'eau macéraient, gonflaient. Il était formellement INTERDIT DE SE DECHAUSSER. Il en résultait des espèces d'engelures qui s'infectaient, et les pieds gelaient.


Une affection extrêmement sérieuse, qui me fit évacuer un grand nombre d'hommes, dont certains restèrent estropiés pendant des années." 

ob_32212f_journal-medecin-tranchees-jpg.jpeg

Autre obsession, l'absence totale d'hygiène:

 

" Nous lui faisions son pansement tous les deux jours. Chaque fois nous trouvions la plaie comme remplie de riz ou de semoule. C'étaient des asticots et des œufs d'asticots. On commençait par vider tout cela avec une cuillère puis avec une spatule pour compléter le nettoyage. Enfin on lavait et on rembourrait le pansement de compresses stériles. Deux jours plus tard, tout était à refaire. Et bien, il arriva quelque chose d'incroyable : la plaie devint absolument propre, et des bourgeons de cicatrisation poussèrent sans aucune espèce de pus ni d'infection ! J'avais déjà remarqué bien des fois que les plaies souillées d'asticots évoluaient admirablement. Ces observations furent faites par quantité de médecins du front. Elles servirent après la guerre, à la mise au point d'un procédé de cicatrisation par broyage d'asticots."

 

Et:

 

" Nous avons à peine assez d’eau pour laver nos mains pleines de boue. On passe les plaies à la teinture d’iode, qui fixe le sang. Les blessés sont très choqués, mais en 1915, en première ligne de bataille, nous n’avons rien comme antichoc. Il ne faut pas songer à faire des transfusions intraveineuses ; rien n’est propre. Les transfusions sanguines sont tout aussi impensables ; on ignore les groupes sanguins et autres groupes Rhésus. Avec les infirmiers, nous faisons des pansements. Après un nettoyage des plaies, on applique de gros pansements tout préparés de l’armée, pratiques peut-être mais absolument inopérants."

 

Et son expérience personnelle de la diarrhée:

 

" J’ai aussi de la fièvre, et plus du tout d’appétit. Comme les autres, je vais dans le fond des trous. Et là, je me mets à rêver à ce vieux siège en bois si confortable, à cette chasse d’eau au bruit de cascade sympathique."

 

31/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Wilfred OWEN, poète anglais-engagé volontaire.

 

Témoignage de Wilfred OWEN, poète anglais-engagé volontaire.

OWEN.jpg

OWEN est né le 18 mars 1893 et mort au combat le 4 novembre 1918. Il est très connu en Angleterre et est souvent considéré comme le plus grand poète de la Première Guerre mondiale.

 

Il s'enrôle le 21 octobre 1915. Après un entraînement de sept mois au camp de Hare Hall dans l'Essex,  il fut affecté comme lieutenant en second dans le Régiment de Manchester. En janvier 1917, il obtint le grade de sous-lieutenant. Son existence fut transformée par les expériences traumatisantes qu'il vécut lors de la Bataille de la Somme.

Il tomba dans un trou d'obus et fut blessé par un éclat d'obus de mortier qui provoqua chez lui une commotion cérébrale et le laissa plusieurs jours inconscient sur un talus à côté des restes de l'un de ses collègues officiers. Rescapé, OWEN souffrit de neurasthénie et fut envoyé à l'hôpital à EDIMBOURG pour être soigné. Il rentra au front le 1° octobre 1918. Il fut tué le 4 novembre 1918 lors de la grande offensive finale près du CATEAU-CAMBRESIS. Sa mère fut avertie de sa mort alors même que les cloches de la paroisse sonnaient pour annoncer l'Armistice.

 

Ce poème, écrit en 1917, compte parmi les plus célèbres de Wilfred OWEN :


Hymne à la Jeunesse condamnée

Quel glas sonne pour ceux qui meurent comme du bétail ?
Seule, la colère monstrueuse des canons,
Seul, le crépitement rapide des fusils hoquetants
Peuvent ponctuer leurs oraisons hâtives,
Pour eux, pas de prières ni de cloches dérisoires,
Nulle voix endeuillée hormis les chœurs, —
Les chœurs suraigus et démentiels des obus gémissants ;
Et les clairons appelant pour eux depuis de tristes comtés.

Quelles chandelles seront tenues pour leur souhaiter bon vent ?
Non dans la main des garçons, mais dans leurs yeux,
Brilleront les lueurs sacrées des adieux,
La pâleur du front des filles sera leur linceul,
Leurs fleurs, la tendresse d'esprits silencieux,
Et chaque long crépuscule, un rideau qui se clôt.

 

Ses poèmes, souvent réalistes et décrivant la brutalité et l'horreur de la guerre de tranchées et des attaques au gaz, tranchent fortement avec l'opinion que le public porte sur la guerre à l'époque, et avec les vers patriotiques d'autres célébrités. On peut comparer avec l'oeuvre de Louis BOUMAL.

Parmi ses poèmes les plus connus, on peut citer Dulce Et Decorum Est :

wilfredowen-tl.jpg

Dulce et decorum est.*


Pliés en deux comme de vieux mendiants sous leur sac,
Cagneux
1, toussant comme des vieilles, nous jurions dans la fange,
Quand enfin nous tournâmes le dos aux éclairantes.
Nous avions pris la longue route de notre lointain repos.
Les hommes marchaient endormis. Beaucoup allaient sans chaussures.
Avançaient en boitant, les pieds en sang. Tous estropiés, aveuglés,
Saoul de fatigue, sourds même aux huhulements
Des 5.9
2 lents, dépassés, qui tombaient derrière eux.
Gaz ! Gaz ! Vite, les gars ! En panique on déballe,
On passe juste à temps les masques encombrants....
Mais quelqu'un hurle encore, titube,
Se débat tel un homme dans le feu et la chaux....
Forme vague derrière les verres troubles, l'épaisse lueur verte,
Comme au fond d'une mer je le vis se noyer.



Dans tous mes rêves, sous mes yeux impuissants,
Il s'écroule à mes pieds, crache, suffoque, se noie.

Si toi aussi, dans tes cauchemars, tu pouvais suivre
La charrette dans laquelle on jeta
Et voir ses yeux blancs rouler dans sa face,
Sa face pendante, comme d'un démon malade de son péché,
Si toi aussi, à chaque cahot
 tu pouvais entendre
Le sang couler à gros bouillons de ses poumons rongés,
Obscène tel un cancer, amer comme le pus
de plaies atroces et incurables sur des langues innocentes-
- Alors, mon ami, tu ne raconterais plus avec tant d'allant
4
A des enfants avides de gloire désespérée
Ce vieux mensonge: Dulce et decorum est
pro patria mori.
"Il est doux et glorieux de mourir pour la patrie"



*Dulce et decorum est pro patria mori » est une expression latine tirée d'une strophe du poète HORACE, qui signifie « Il est doux et glorieux de mourir pour sa patrie ». Ce texte est bien connu et souvent cité par les partisans de la Première Guerre, au début.

Ici, c'est sa remise en cause. Le poème exhorte à l’héroïsme. Pourtant ici les « héros » sont comparés à des vieilles, des sous hommes malades et fragiles. Il Interpelle le lecteur pour lui faire prendre conscience des horreurs vécues.

« langues innocentes », « enfants avides de gloire désespérée » : c'est un rappel de l’enthousiasme « artificiel » crée par le gouvernement pour inciter les jeunes à partir au combat.

« vieux mensonge », évoque la citation latine proverbiale. Ce n’est pas parce que c’est un proverbe que c’est vrai.

6a010535f04dfe970b01b8d0aa1375970c-320wi.jpg

30/01/2018

Dans les tranchées. Témoignage de Louis BOUMAL, le poète-soldat, décoré mais désabusé.

Témoignage de Louis BOUMAL

Poète wallon et soldat d'élite, mais désabusé.

boumal-louis_lg_0.jpg

Louis BOUMAL, est né le 11 mai 1890 à LIEGE. Il est mort à SAINT-MICHEL-LEZ-BRUGES le 11 octobre 1918. Destin tout-à-fait tragique : après avoir passé toute la guerre et échappé plusieurs fois au pire, il décède un mois avant la fin de celle-ci, terrassé par la grippe espagnole !

 

Il fut un écrivain et poète belge en même temps qu'un militant wallon et profondément chrétien. Il était, en 1914, professeur de rhétorique à l'Athénée Royal de BOUILLON.

 

Il avait conquis sur le champ de bataille le grade de lieutenant et avait été fait Chevalier de l'ordre de la Couronne. Il raconte d'ailleurs, dans ses écrits, la cérémonie de remise de cette décoration:

« 25 février 1916.


Depuis quelques jours cela ne va plus. Hier, à bout de forces, j’ai dû m’aliter et si me voilà debout ce matin, c’est que je dois me rendre à La Panne pour être décoré par le Roi.

La pièce où l’on nous rassemble n’est pas meublée. Aux murs des tapisseries aux couleurs austères. Par une baie vitrée on découvre au loin la mer sonore qui roule une écume jaunâtre sur la grève. Nous sommes là une centaine, officiers et soldats, qui attendons. La porte s’ouvre. On l’annonce : le Roi. C’est bien lui, pareil à mon souvenir et tel que je le vis à Liège. Il nous salue. Il s’appuye [sic] à la muraille, face à nous tous, pour nous parler.


Il s’exprime avec lenteur, presque avec gêne. Il dit sa confiance en nous et comment notre division mérita son estime durant la guerre. Il rappelle nos batailles. Il n’a rien oublié.


Puis il commence à épingler les décorations sur les poitrines. Familial, il trouve pour chacun les mots qui conviennent. Celui-là est un grand Roi qui sait être le père de ses sujets.


Maintenant c’est mon tour. Je ne suis pas ému. Cela m’étonne même un peu. Je salue et rectifie la position. On lit à
voix haute ma citation à l’Ordre de l’Armée. Le Roi durant la lecture m’attache sur la capote l’Ordre de la Couronne et la Croix de Guerre. Il me regarde et je le regarde. Que va-t-il me dire ? Il me félicite et parle du dévouement connu des officiers du cinquième de ligne. Il me demande le nom de ma ville. Je réponds : Liège. Alors, le Roi sourit avec finesse et bonté. Il sait qu’il va me rendre exultant, il sait maintenant ce qu’il faut me dire. Il ponctue : "Liège m’a donné des soldats qui se sont toujours distingués au cours d’une campagne de vingt mois. La Cité Ardente est une terre d’héroïsme."
Je sens que je rougis de fierté, pour toi, ô ma Liège, pour toi, mon père, pour toi, ma femme bien-aimée ! Me voilà confus. Je ne sais plus quoi dire. Le Roi sourit avec plus de bonté encore, me serre la main et s’en va.
Je le regarde s’en aller. Son amical visage incliné tout à l’heure vers moi, c’était le visage de la Patrie. »

Louis BOUMAL a décrit la souffrance morale du soldat belge par des poèmes. Contrairement à beaucoup d’écrivains-combattants, il expose abondamment sa nostalgie, ses sentiments d’homme de lettres séparé de sa femme, de son enfant, de sa région natale. En fait, en se décrivant, il décrit exactement les souffrances morales de tous les soldats, éloignés de leur monde familier.

 

Ainsi, ce poème, écrit en Normandie. La Normandie qui lui rappelle les paysages de sa Wallonie:

 

Aussi monotone et triste que l'heure,
Avec tes parfums de roses mouillées,
Je reconnais mal ta chanson qui pleure,
O pluie de l'été, propice aux feuillées.

Sous les seringas aux parfums étranges
Et sous les pommiers qui courbent leurs branches,
Entre les bouleaux des forêts natales,
Tu pleurais jadis d'une voix égale.

Si loin de mon rêve, à présent, tu passes,
Un ciel inconnu sème tes averses,
Aucun air wallon chez toi ne converse
Et c'est un ennui que rien ne me chasse.



Au front, seule la relève des tranchées semble importante ! Qu’elle est triste, inhumaine et dégradante la vie du soldat dont le désir se réduit à survivre:

Déjà les Pâques sont passées
Où l'on promit d'être plus sage.
Il n'en reste, dans la pensée,
Que plus ou moins selon les âges.

Comme il a neigé ce dimanche !
On enviait d'être sur terre
Pareil aux flocons d'ouate légère
Qui pleuvaient parmi les branches.

Hélas ! les jours fêtés nous ne les comptons plus
Comme au calendrier les feuilles arrachées ;
Et dans ce soir pascal davantage nous plut
Le relève de nos tranchées.

Que si, dans notre âme chrétienne,
Il arrive qu'on se souvienne
En regrettant sa candeur ancienne,
Puisqu'il convient d'être sage,
On se distrait en regardant le paysage
Où la lune et nos rêves voyagent.

Alveringhem, 11-4-17



Et ici, l'obsession des craintes concernant le retour au foyer, plus tard mais quand ?

 

Lorsque tu recevras des lettres de l'absente
Et que tu souriras d'un air simplement triste,
On dira que ton cœur s'accoutume à l'attente
Et que ton désespoir est un regret d'artiste.

Et lorsqu'on te verra, selon ton habitude,
Assis dans l'herbe à lire au cœur d'un ancien livre,
On croira que tu tiens à la douceur de vivre
Et qu'un puissant orgueil peuple ta solitude.

Mais toi, ne réponds rien. Garde au fond de toi-même,
En ta fierté voulue et ta rancœur contrainte,
Avec l'arrachement de la dernière étreinte,
La cendre d'un amour que chante ton poème.

Isenberghe, 24 août 17



Dans le texte suivant, il montre sa tristesse de voir sa sensibilité atteinte par la dureté et de la cruauté de son expérience au front. Il se sent usé. Il est persuadé qu’il sera incapable d'encore s’émerveiller de la vie au retour chez lui après la guerre:



« Cette race de soldats et de travailleurs têtus aura tôt fait de reconstruire ses temples et d’ensemencer ses terres…Mais vous, bonheurs anciens, rêves d’études et d’art, travaux abandonnés, calmes amours qui remplissiez la vie, que serez-vous devenus ? La matière qu’on mutile, se répare, mais l’âme qui a trop souffert ne connaît plus la joie. »

 

AML-MLPO-03165_0000.jpg

louisboumal.jpg

On a aussi, sauvés de la destruction, ses « Carnets de campagne »

qui occupent une place particulière dans son œuvre. C'est en fait le journal intime d’un jeune intellectuel confronté à l’horreur et à l’absurdité de la guerre. Il y rend compte, au jour le jour, de son quotidien et de ses pensées intimes mais aussi de ses réflexions littéraires et de ses idées politiques ou philosophiques.

Ainsi, il nous livre cette description de l'inondation de la plaine de l'Yser avec, comme chez tous les autres, cette obsession de la boue:

« Voici l’endroit. Des abris sont aménagés à même la digue qui contient l’Yser. J’occupe une cabane avec mon escouade. Mais c’est qu’on y est à l’aise ! Un abri bien clos, de la paille fraîche, un feu de bois… chacun s’arrange un coin.
Je prends la garde avec mes [5 v
o / 15] hommes de 10 à 12. De la digue et de la tranchée de combat, on distingue vaguement sous le brouillard, la tâche blanche que fait l’Yser.


Nuit sans alerte.


À l’aube, un soleil à peine rouge sort du brouillard comme par surprise. Je reprends la garde. Quelques vapeurs flottent encore sur l’eau. Des mouettes criaillent, grands oiseaux invisibles
Enfin, le paysage se dessine.


L’Yser étale à perte de vue, jusqu’à 1200 ou 2000 mètres, ses eaux frissonnantes. De ci de là des branches d’arbres qui sortent du fleuve comme des bras de noyés. Des languettes de terre herbeuse finissent en pointe là-bas, du côté où les Allemands veillent.

...

Tout contre la tranchée, une demi-douzaine de vaches flottent la panse à l’air. Le vent charrie de gauche et de droite leur importune dépouille.
Je reste à rêver, devant le fleuve où j’ai vécu tant d’heures douces et d’heures tragiques. J’ai bu avec délices cette eau de pourriture, de sel et de sable ! Aujourd’hui, c’est une sinécure la vie de tranchée. »

 

Et cette réflexion étrange de la part d'un soldat décoré, promu au rang d'officier et bien noté concernant le corps des officiers de carrière :

 

«  ...type de vieux officiers qui se sont faits en traînant dans les casernes et les cabarets, une deuxième nature brutale et alcoolique. Pour eux, le soldat n'est qu'un numéro matricule, une chose taillable et corvéable. Ils n'imagine pas qu'on souffre autant d'une parole grossière que d'une blessure. Ils sont sans indulgence... »

 

Et il n'hésite pas non plus à décrire sa peur:

 

« des désirs insensés me prennent de me sauver, de fuir, de fuir...

...je songe à la stupidité de cette guerre qui ne rapportera rien à personne sinon des ruines, des ruines... »